mardi 26 juillet 2011

Droit de vie et de mort

Microfiction écrite dans le cadre d'un jeu d'écriture du forum du Cercle Maux d'Auteurs (le n° 70). Le thème était "un cadeau d'anniversaire original", avec une limite à 3500 caractères et la contrainte de ne pas employer le mot "cadeau". Ce récit a été classé troisième (sur vingt-quatre).

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Un jour de Sextilis, alors que le soleil est à son zénith, des bêtes humaines s’affrontent dans une arène de Numidie. Lourd est le poids pesant sur ces lutteurs : celui, certes accablant, du casque d’acier et du scutum qu’ils brandissent et l’autre qui leur pèse davantage, chargé de toute la pression des regards qui tombent de la pourpre du pulvinus. Hoplomaque et mirmillon s’affrontent sous les braillements. Les deux sont des frères issus du même ludus mais ne s’épargnent pour autant rien sur le sable brûlant.
Le mirmillon sent la sueur s’accumuler sous sa manica, sa peau s’irriter contre le rude tissu. Il subit ce contact inconfortable en plus de tout le reste, des estocs dont le gratifie son rival, des rayons qui chauffent son casque et l’aveuglent malgré sa visière. Son bouclier est lourd mais soutenu par un bras puissant. Autant que de son glaive, il en frappe l’ennemi, poussant de tout son poids vers l’avant. Il enchaîne les coups de boutoir, obligeant la lance à reculer, à se bloquer là où elle ne pourra plus tirer parti de l’allonge de sa hampe.
L’hoplomaque encaisse les chocs, se montre patient. Il attend le moment où il pourra profiter de la lenteur de son adversaire pour fuir son piège. Il croit déceler une hésitation chez le lourdaud et s’élance vers la gauche, lance pointée vers la cuisse nue du mirmillon, promise à blesser si l’autre ne manœuvre pas son pavois assez vite. Le coup est paré de peu et le combat reprend de plus belle. Plus question de se laisser acculer pour le lancier ; endurant, il harcèle son ennemi, déviant sans cesse sa course et usant de ses longues jambes, légères malgré leurs ocreae, pour feinter des deux côtés.
C’est au tour du colosse de reculer, impressionné par ce fer qui siffle tout contre lui, sans cesse obligé de s’aveugler lui-même pour se protéger d’attaques au visage. Sur les gradins, le peuple voit sa soif d’action croitre et réclame un épanchement sanglant. Les magistrats et les dames dans le pulvinus sont plus tempérés : qu’on en finisse mais autant pour apprécier le terme d’un duel qui s’éternise que pour rentrer contentés et profiter du frais d’un lieu plus raffiné.
Les spectateurs crient, provoquent et encouragent. Les coups fusent, la peinture des boucliers s’écaille sous les armes. Le fracas augmente, de même que le sable projeté qui s’insère sous le cuir des sandales et des protections, blessant l’épiderme par l’intérieur. La fin approche, ils le savent tous deux. Le premier qui montrera de l’imprudence ou de la faiblesse le payera de son sang. C’est à tort qu’on compare ces guerriers à des fauves ; le combat qu’ils se livrent tient plus de la lutte de deux hippopotames mâles qui peut durer des heures, accumulant les petites blessures car ils sont trop tenaces pour céder, jusqu’à ce que l’épuisement ou la maladresse en pousse un à sa perte.
C’est ce qui se passe ici tandis que l’affrontement s’achève dans la douleur et dans la joie d’une foule qui ne vit l’héroïsme qu’à travers les sacrifices d’autrui. Le gouverneur se lève, toisant la blessure béante dans la fosse et les nerfs soulagés prêts à infliger l’ultime coup. Se tournant vers une tête blonde aux yeux brillants, il dit d’une voix douce : « Lucius, tu as huit ans aujourd’hui ; l’âge de faire l’expérience du pouvoir qui est le tien par ta naissance. Choisis son destin. » Et les lèvres imberbes du petit garçon se tordent d’un sourire tout joyeux tandis qu’il considère la portée de son verbe.
« Qu’il meure. »

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