lundi 29 août 2011

Le festin de la bête, ou Une amitié ruineuse

Microfiction écrite dans le cadre du jeu d'écriture n°72 du forum du Cercle Maux d'Auteurs. La première partie du titre était imposée.

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Un mercredi soir, Colin, onze ans, est surpris par sa mère en train de chaparder dans son porte-monnaie. Sur le coup, elle ne dit rien mais, au terme du repas, les deux parents retiennent leur fils à table. « On doit te parler ». Ils le poussent gentiment à l’aveu, voulant savoir pour quelle raison un si petit garçon pouvait avoir besoin d’argent au point que celui qu’ils lui donnent chaque mois n’y suffise plus.

Colin commence par nier, rechigne à s’expliquer. Puis devant l’insistance de sa maman et de son papa, il fond en larmes. « Je sais que je n’aurais pas dû. C’est mon ami. J’ai besoin de plus d’argent pour qu’il puisse manger. Il a besoin de moi, le pauvre... sans cesse poursuivi par ses fantômes... » Aussitôt, il quitte la pièce, s’enferme dans sa chambre et n’en sort plus.
La confusion est totale pour Jean-Luc et Fabienne. Ils s’attendaient au péché de gourmandise, ou à la nouvelle babiole à la mode que « tous ses copains ont déjà » mais pas à ça, pas à l’expression d’une pareille empathie, pour un ami dont ils n’ont jamais entendu parler. Ils tardent à aller se coucher, s’interrogent. Après avoir espionné à la porte de leur fils, s’assurant qu’il dormait bien, ils s’installent au salon et soupirent, leurs regards plongés l’un dans l’autre.
- Qui peut bien être cet ami ? Un petit animal qu’il aurait recueilli ?
- Ne sois pas ridicule, Fab’, on vit en appartement ; aucune bestiole à ce point chère à nourrir ne pourrait être cachée ici sans qu’on le sache.
- Ou alors il le garde ailleurs !
- Je ne pense pas. Ça doit être autre chose... Tu te souviens qu'il a parlé de « fantômes qui le poursuivaient » ? Et s’il s’agissait d’un sans domicile fixe ? Qu’il ait parlé ainsi de son passé à Colin et que celui-ci l’ait pris au sens propre ?
- Possible... Tu sais quoi ? Demain, on va le suivre depuis la sortie de l’école.
Le lendemain, comme toujours, Colin quitte seul la cour de récréation et marche à travers le quartier, vers chez lui. Ses parents suivent ses pas, à bonne distance. Le garçon passe devant Raymond « Tête d’Ampoule » — qui radote à qui veut l’entendre à propos du temps où il était employé à entretenir l’éclairage public ; « ... et puis avec le temps, les ampoules se sont perfectionnées, sont devenues plus fiables, et moi j’ai perdu mon boulot... » — sans lui accorder un regard, puis ignore superbement Néné Stridente — la goualeuse bien connue dont les vieilles rengaines résonnent quotidiennement dans les rues — ainsi que la casquette qu’elle tendait sous son nez. La perplexité de Jean-Luc et Fabienne va en augmentant au fur et à mesure que leur fils dépasse les démunis du quartier. Il entre enfin dans une salle d’arcade, toujours suivi des deux autres.
Il s’y déplace comme s’il était le propriétaire du lieu, se précipite vers une console encore libre et glisse une pièce (où a-t-il bien pu la dénicher ?) dans la fente. Des sons électroniques arrivent aux oreilles des adultes, qui découvrent avec stupeur leur gamin guidant adroitement Pac-Man dans son labyrinthe et lui faisant avaler gomme après gomme. Bouche sans estomac et ventre sans patte, le monstre jaune engloutissait boulette après boulette, inlassablement, insatiablement, comme un quidam à IKEA. Pas banal, comme ami imaginaire...

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