jeudi 29 septembre 2011

Éloge funèbre

Microfiction écrite dans le cadre du jeu d'écriture n°73 du forum du Cercle Maux d'Auteurs. Les trois premières phrases étaient imposées.
Pour information, le groupe dont je brosse le portrait est Kid Noize.


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Elle se voulait poète. Mais de ceux qui comptent leurs pieds avec leurs doigts. Et quand elle avait de la peine, au lieu de la chasser, elle lui cherchait un titre.
L’aphasie n’aidait pas, cela dit. Une vraie crasse, héritée de son accident de voiture d’il y a onze ans. Celle de Wernicke, même si elle aimait rigoler en disant que c’était bien la sienne, de pathologie, et qu’il n’était pas question qu’elle laisse un docteur polonais se l’accaparer. Dans tous les aspects de sa vie, elle voulait contrôler son handicap, comme elle domptait sa logorrhée impulsive en vers presque réguliers.

L’étalage sous les projecteurs,
La rosée, la condensation, la sueur,
Non, ce n’est pas ça : la moiteur.

Elle assumait sa différence et mettait en avant ses erreurs de rédaction, publiait ses brouillons. Elle disait que, si les gens prenaient conscience de la difficulté que ces lignes à additionner représentaient pour elle, ils n’en aimeraient que plus ses vers.

Le son qui coupe, qui transperce, qui dévore et déverse,
Les cubes obscurs qui tremblotent, résonnent et dispersent.
Une toile de câbles, un écheveau de fils caoutchouteux,
Des monceaux de courbes, de serpents sinueux.

Elle aimait arpenter les concerts de musique électronique, se nourrir de sons incongrus et les plier sur sa feuille. Elle remplissait des carnets dans les salles bariolées par les stroboscopes, déviant ses lignes et heurtant ses lettres dans la frénésie des décibels et de l’inspiration.

Une chanteuse à la serpillère capillaire,
Un singe en casquette pour partenaire.
De la peau lisse et morte, des clous qui en sortent,
Enveloppés de scène, les corps qui se tordent.
… et ça concorde, ça magique, ça s’accorde.

Lorsque les mots manquaient, elle les inventait, le plus naturellement du monde. Ce que son docteur appelait jargonaphasie, elle le qualifiait de créativité. Ses œuvres étaient obscures mais elles plaisaient ; au moins à moi… Des phrases tortueuses et torturées, certes, mais aussi qui concordent, magiquent, s’accordent.
Trop tôt disparue, Marie nous lègue sa poésie. Véritable miroir de son indémontable optimisme et de sa joie de vivre communicative, je ne me lasserai jamais de la relire.

3 commentaires:

  1. J'aime beaucoup ce texte !

    Surtout ce passage :

    "Le son qui coupe, qui transperce, qui dévore et déverse,
    Les cubes obscurs qui tremblotent, résonnent et dispersent.
    Une toile de câbles, un écheveau de fils caoutchouteux,
    Des monceaux de courbes, de serpents sinueux."

    Je n'ai rien d'utile à te dire mais je pense que quand on aime quelque chose, il faut le dire.

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    1. ... et ça fait toujours plaisir à entendre. :)
      Merci de ton commentaire !

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