vendredi 28 octobre 2011

Succession royale

Microfiction écrite dans le cadre d'un jeu d'écriture du forum du Cercle Maux d'Auteurs (le n° 74). Cette fois, c'est moi qui avais choisi le thème : « Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau » (titre d'un recueil de textes autobiographiques de Charles Bukowski).

-------------------------------------------------------------------------

Il fait plein jour. Dans l’alcôve de sa chambre, la reine offre ses charmes au mâle qu’elle s’est choisie aujourd’hui... et qui mourra demain. C’est un beau spécimen, fort et imposant, viril comme on l’attend d’une créature née et élevée dans le seul but de la satisfaire. Il ressemble aux précédents et, dès le lendemain, d’autres suivront qui ne laisseront pas une plus grande impression à la reine vieillissante. Cela dure depuis des années. Tellement sont déjà venus et partis : vite oubliés et jamais regrettés. Toute à son affaire et pleinement concentrée sur son Énée du jour, la souveraine n’a pas une pensée pour la cohortes de ses anciens amants démissionnaires. Pas plus qu’elle n’est réceptive au bourdonnement de contentement que fait entendre sa cour...
Un nouveau jour se lève ; un autre mâle presqu’identique fait son entrée dans la chambre nuptiale. Ce pourrait-être le premier après l’autre, ou juste un de plus parmi les anonymes qui se sont suivis depuis la dernière fois où la reine a été réellement heureuse de ces amourettes. Elle se fait âgée ; elle s’ennuie. Et même les amants qui défilent ne parviennent plus à l’enjouer tandis qu’elle broie du noir, inattentive au bourdonnement contrarié de son peuple.
Autre jour, nouveau vulgaire masculin sur sa couche. Les mêmes traits brutaux et épais, la même sensation un peu lasse à leur contact. La vieille reine en fait son affaire : l’expérience la rend indulgente, cependant elle ne continue sincèrement ce jeu qu’en l’espoir que, demain, le jour d’après ou l’un des suivants, lui sera amenée la perle rare. Mais sa position lui autorise-t-elle vraiment ce genre de considérations ? Son devoir doit passer avant son plaisir, le bien de son peuple — de sa grande famille — éclipser le sien propre. Plongée dans ces sombres pensées, la reine ne remarque pas le bourdonnement de colère qu’émettent ses sujets.
Ce peut être le lendemain, ou des mois plus tard ; la mère de la nation reçoit un nouveau prétendant. Il ne ressemble pas aux autres : plus fin, plus doux, plus calme. La rombière couronnée se surprend à espérer. Pourrait-ce être un bouffée d’air frais dans sa routine, l’un de ces instants de félicité ou le temps lui-même suspend son cours ? La reine ne prend pas la peine d’y penser : elle vit. Elle revit. Ignorante du bourdonnement de révolte qui gronde dans son palais, elle se consacre pleinement à son beau faux-bourdon, prenant plus de plaisir à son côté qu’auprès des cent précédents. Oublieuse de son royaume et des devoirs qu’elle néglige, elle aime et se consume.
Cela ne dure pas : les gardiennes envahissent la chambre royale et assassinent l’amant et la souveraine qui a cessé de veiller au développement de son peuple. Quelque part dans un niveau inférieure, plusieurs nouvelles reines attendent en leurs alvéoles ; la première à éclore tuera les autres et règnera sans partage sur la ruche. Jusqu’à ce qu’elle soit trop vieille pour enfanter... ou qu’elle tombe amoureuse.

2 commentaires:

  1. Petite question, c'est fait exprès le "bourdonnement de contentement", comme une formule oxymorique qui s'opposerait à la colère qui suit, ou c'est un "mé" qui a sauté ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. L'idée était en fait de procéder à une sorte de "crescendo" : contentement, contrariété, colère, révolte. Maintenant, il est vrai qu'utiliser "mécontentement" aurait peut-être été mieux ; on reste alors dans les termes négatifs et ça donne une plus grande cohérence.
      Bref, c'était fait exprès mais ça aurait pu être fait différemment. J'avoue que ce texte a été rédigé en grande hâte, juste avant la date butoir pour le jeu...

      Supprimer