mardi 8 novembre 2011

Club de lecture : le procès de Tuer le père

Le livre au centre de cette première séance du club de lecture était Tuer le père, le tout dernier roman d'Amélie Nothomb. Au cours de la soirée, nous nous sommes livrés au jeu du procès de ce livre (inspiré bien évidemment des éternelles controverses suscitées par les œuvres de cette auteure). Je tiens à remercier mon ami Matthias d'avoir gentiment (et brillamment) joué le rôle du procureur. Quant à moi, m'est revenu le rôle ardu d'avocat de la défense.

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Réquisitoire contre Tuer le Père, par Matthias Lepoutre

La magie... Tel est le thème du nouveau roman d'Amélie Nothomb intitulé Tuer le Père. Plus fidèle que les hirondelles au printemps ou que les éboueurs en quête d'étrennes au cours des prochaines semaines, la dame au chapeau nous pond chaque mois d'août un nouvel opus, Tuer le père étant le vingtième.

Mais revenons à la magie : cette histoire œdipienne de prestidigitateurs en est étrangement dépourvue. Tout y est convenu, tout y est facile. L'auteur nous sert le thème cent fois abordé du complexe d'Œdipe, auquel elle n'apporte rien d'original. Voyez par vous-même : Tuer le père conte l'histoire de Joe, un adolescent maigrichon et falot passionné par la magie, chassé du domicile par sa mère alcoolique, faible et obsédé par la gent masculine. Joe trouve un maître et père en la personne de Norman, considéré comme le meilleur magicien de Reno, et tombe éperdument amoureux de Christina, la compagne danseuse de feu de Norman. Et bien évidemment, Joe voudra surpasser son père du substitution, le remplacer dans le monde de l'illusion et dans le lit de Christina.

Amélie Nothomb accumule dans son récit les clichés à tel point qu'il finit par ressembler à une exposition de Nadar. Tout y passe : l'adolescent persécuté, l'élève qui surpasse le maître, l'amour du jeune homme pour une femme plus âgée et sensée être inaccessible... Et la reconstitution le temps d'une trop longue scène du festival Burning Man n'évite pas non plus les poncifs : tous les festivaliers sont des drogués ou des obsédés sexuels, voire les deux. Cet ouvrage est également constellé d'éléments invraisemblables : en effet, au début de l'histoire, Norman ne s'étonne pas que Joe, qu'il n'a jamais rencontré auparavant, entre chez lui sans y avoir été convié et pose son oreille sur sa poitrine afin de vérifier si Norman, occupé à faire la sieste, n'est pas mort. Ce dernier lui propose même un verre de lait. Nombre d'entre nous auraient à sa place fait fuir l'adolescent à coups de cendriers en céramique ou de battes de base-ball, c'est selon.

Et que dire des dialogues, d'une platitude et d'une fine psychologie dignes d'un roman-photo ou d'un épisode de Plus belle la vie ? Deux personnages discutent, Norman et Christina, à propos de Joe :
- Tu as peur de lui.
- Non. J'ai peur pour lui.
- Alors, il est ton fils...
Pour citer l'ancien sniper de Ruquier, Éric Naulleau, comparé à ce florilège de balourdises, Guillaume Musso évoquerait presque Marcel Proust.

Mais le plus éprouvant reste encore le dénouement, construit à la manière d'un twist, élément bien connu des adeptes du réalisateur du Sixième Sens M. Night Shyamalan ou de David Fincher que je ne vous ferai pas l'affront de présenter. Je ne développerai pas cette pirouette scénaristique finale d'une affligeance frôlant l'indécence pour permettre à ceux que je n'ai pas dégoûtés à jamais de la prose d'Amélie Nothomb de la découvrir par eux-mêmes et je la tairai également par respect pour la littérature qui, à l'époque de Katherine Pancol, n'avait vraiment pas besoin d'être sauvagement violentée de la sorte.

En conclusion, je conseille à tous ceux qui n'ont à perdre ni temps si argent d'opter pour une autre lecture, et à mon confrère Julien Noël ici présent de ne plus me faire endurer de tels sévices à l'avenir en me priant de lire cet ouvrage. Je vous remercie.

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Plaidoirie en faveur de Tuer le père, par Julien Noël

Mesdemoiselles et messieurs les jurés, je suis ici ce soir pour prendre la défense de l'écrivaine belge la plus décriée qu'il soit. N'allez pas croire que je prends ici une simple position d'avocat, accomplissant un contrat ; sans être un fanatique de la « dame au chapeau », je dois dire que c'est une auteure que j'apprécie (notamment pour son courageux mépris de l'internet et pour la façon assez admirable qu'elle a de se dépatouiller avec ses origines nobles) et dont je lis toujours les nouveaux récits avec grand plaisir. Son dernier-né — Tuer le père — ne rompt pas la tradition initiée dès 1992 : Amélie Nothomb nous livre une fois de plus une lecture facile et agréable, une découverte envoûtante et dérangeante à la fois.

Envoûtante déjà par sa trame de fond : le monde des magiciens et de leurs spectacles, des tours et des trucs. Mais aussi par la thématique du désir adolescent et du premier amour ; thématique déjà abordée par Amélie Nothomb, notamment dans son second roman — et premier autobiographique — Le Sabotage amoureux, récompensé par le Prix littéraire de la Vocation en 1993.
Dérangeante par le fait que, comme souvent chez cette auteure, nous est présenté une relation tordue, voire brisée : celle d'un père spirituel qui s'est consacré des années à un fils et que celui-ci refuse de reconnaître. Pire : il s'est servi de lui. La relation évolue vers une situation finale (que je peux sans crainte vous révéler car c'est par là que commence le roman) où cohabitent deux personnages incapables de s'entendre tant ils sont séparés par un abîme d'incommunication — ce qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler un autre roman de Amélie Nothomb : Les Catilinaires.


Passons un peu en revue les différentes critiques les plus souvent adressées à cette écrivaine, voulez-vous.
Tout d'abord, il y a la brièveté de ses œuvres. Il est en effet de notoriété publique que Amélie Nothomb signe des romans très courts, à vrai dire de larges nouvelles camouflées en romans par un éditeur habile. Tuer le Père fait 151 pages en gros caractères et se trouve donc ainsi en plein dans la moyenne de sa bibliographie, observée du point de vue de l'épaisseur des ouvrages. J'ai envie de dire : et alors ? Peut-on reprocher à un éditeur de parvenir à vendre une nouvelle au prix d'un roman ? J'y vois personnellement une habileté qui force l'admiration. Reprocher alors à l'auteure de ne pas rallonger sa sauce pour en remplir un plat plus grand ? Tout individu se trouvant en dehors d'une optique commercial n'a aucune peine à comprendre que ce serait là une démarche non seulement veine, mais stupide ; ce serait à vrai dire comme mélanger un grand cru à du coca en se disant « comme cela il y en aura plus ». Absurde, n'est-ce pas ? Et aux Lousteau qui y trouveraient tout de même à redire, je ferais juste remarquer les chefs-d'œuvre qui ont épousé ce format. Auriez-vous été dire à Henry James « J'ai bien aimé Le Tour d'écrou mais franchement, on voit que vous ne vous êtes pas foulé ; essayez donc d'écrire de vrais livres, pour changer » ? Impensable, n’est-ce pas ?

Autre reproche classique : la mise en scène d'Amélie Nothomb en tant que personnage dans ses romans. S'il est vrai qu'elle est à nouveau présente dans Tuer le père, je dois faire remarquer qu'elle n'apparaît que dans les quelques pages du récit enchâssant. Au passage, la structure est classique et n'aurait pas fait honte à Maupassant. Et si cela ne suffit pas, je peux toujours appeler à la barre Victor Hugo lui-même qui, dans sa préface aux Contemplations — recueil largement autobiographique —, écrivait en mars 1856 : « On se plaint quelques fois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! Insensé, qui croit que je ne suis pas toi ! »
En outre, cette brève apparition d'elle-même se fait sur le ton de l'autodérision, ironisant à propos de son look via une anecdote que je me plais personnellement à penser réelle. Remarquons au passage que Amélie Nothomb, qui signait en 2009 avec Le Voyage d'hiver une peinture extrêmement dérisoire du métier d'écrivain, semble trouver un certain succès dans cette voie.
Certes, l'un des personnages de Tuer le père présente un trouble alimentaire, mais Amélie Nothomb ne livre pas pour autant une nouvelle Biographie de la faim, loin s'en faut. Son dernier roman est avant tout un livre qui parle de personnages fictifs, de magiciens, et, jusqu'à preuve du contraire, Amélie Nothomb a beau être dotée d'un certain sens de la mise en scène, elle est de loin de faire spectacle à Las Vegas.

Autre critique, liée à celle de la brièveté : Amélie Nothomb ne va pas assez loin. Je pense quant à moi que c'est loin d'être le cas. Elle nous l'a d'ailleurs montré avec Acide sulfurique ; elle n'a pas peur de bousculer le lecteur lorsque c'est nécessaire. Ici, certains constatent qu'elle aurait pu aller plus loin dans sa description du microcosme qu'est le Burning Man (grande rencontre artistique et bariolée qui se tient chaque année dans le désert de Black Rock au Nevada). Mais était-ce vraiment nécessaire ? Enchaîner descriptions et études psychologiques n'est pas son fort ; c'est une raconteuse d'histoire qui se plaît dans la singularité mais ne construit pas son roman sur elle seule. Un livre plus pointu (quoiqu'il l'est déjà, Amélie Nothomb parlant de choses qu'elle connaît, que ce soit le festival lui-même ou la scène d’ivresse au LSD qu'elle y décrit) n'aurait fait que décourager son public habituel. Que les lecteurs qui connaissent déjà cet univers se tournent vers des livres plus poussés, mais laissons à ceux qui en découvrent tout l'abord facile d'un roman de Nothomb. Tuer le père a en cela une vertu éducative : il pousse son lecteur à la découverte d'un monde absolument extraordinaire et relativement peu connu du public européen.
Notons en outre que ce décor peu commun fait de Tuer le père un roman à cent pour cent dans son époque. Amélie Nothomb est véritablement une écrivaine postmoderne, qui emmène son lecteur à la découverte d'un univers bigarré, où se côtoient drogues et musique électronique (ce qui fait un second point commun entre Tuer le père et Le Voyage d'hiver puisque ce dernier présentait déjà une prise de psilocybes) ; un univers qui refuse catégoriquement la mollesse de la littérature souvent bien pensante à la mode d'aujourd'hui. Pour citer Marc Quaghebeur, l'essayiste bien connu des romanistes : « Chez cet écrivain, une forme de cruauté et d'humour se mêle à un romantisme qui plonge dans l'univers actuel. » On peut bien parler de romantisme. Mais loin des ruines du nord qu'affectionnaient les auteurs du XIXème siècle, Amélie Nothomb va chercher sa mélancolie dans un désert, auprès d'une foule de marginaux qui, pour une semaine, crachent sur la société de consommation et bâtissent une nouvelle échelle de valeur : celle de l'art.

Qu'en est-il du style ? Certaines mauvaises langues disent qu'en dehors des dialogues (sur lesquels elle n'a pas hésité à faire reposer l'entièreté de son premier roman multiplement primé, L'Hygiène de l'assassin), elle n'en a pas. Force est de constater qu'elles ont bien tort ; j'en tiens pour seule preuve l'extrait suivant (page 90-92) :
« Vêtue d'un simple maillot blanc à longues manches, Christina entra en scène, entourée du tourbillon des bolas enflammés. Le désert entier retentit du dubstep répercuté par les enceintes : aucune musique ne parle autant au ventre, et c'est au ventre que s'adressa la danse de Christina. Une sinuosité s'empara de son corps flexible et ne le lâcha plus.
Le suprême objet de la danse est la monstration du corps. Nous vivons avec ce malentendu que chacun possède un corps. Dans l'immense majorité des cas, nous n'occupons pas ce corps, ou alors si mal que c'est une pitié, un gâchis, comme ces superbes palazzi romains qui servent de sièges à des multinationales quand ils étaient destinés à être des lieux de plaisir. Personne n'habite autant son corps que les grands danseurs.
Le corps de Christina présentait une si forte densité d'elle-même qu'on aurait pu s'éprendre aussi violemment de son orteil que de ses cheveux. Joe frémit de honte à l'idée que pendant trois années de cohabitation, il s'était résumé le corps de Christina à sa minceur. Mince, Christina ? Il n'en était plus sûr. Car si elle était la sveltesse même, elle dégageait un tel impact charnel, une telle charge sensuelle qu'apparaissait sa véritable nature de génie sexuel.
On éteignit. Il n'y eut plus que les bolas de la danseuse qui éclairaient tour à tour sa jambe arquée, son dos cambré ou son épaule savante. Soudain, les yoyos de lumière se muèrent en poignards de flammes — les gestes ondulants de ses bras devinrent lacérations, comme si Christina cherchait à déchirer les ténèbres. La violence de cette ménade arracha à l'assemblée des borborygmes de jouissance. »

Amélie Nothomb — malgré un style parfois un rien inégal, quoique souvent virtuose, comme nous venons de le voir — nous livre ici une œuvre complexe, outre par sa structure de récit enchâssé, par une utilisation assez magistrale de la technique du bluff et de la répétition. Je disais plus haut que Amélie Nothomb n'était pas magicienne ; peut-être avais-je tort. Il apparaît en effet qu'elle est tout à fait apte à berner ses lecteurs, à leur faire regarder dans la mauvaise direction. Tuer le père est pour ses deux tiers un malentendu ; jusqu'à ce que tout s'éclaire, confondant personnages et lecteurs. Nous le savons depuis Cosmétique de l'ennemi ; Amélie Nothomb maîtrise tout à fait le retournement de situation. Elle le prouve ici une fois de plus. Gageons que l'enfant terrible de la littérature belge a encore de nombreux tours dans son sac pour les prochaines rentrées littéraires !

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Les jurés rassemblés en ce lundi sept novembre se sont prononcés à l'unanimité moins deux voix contre Tuer le père. Maître Lepoutre, je vous tire mon chapeau !

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