lundi 19 décembre 2011

De l'utilité des feux d'artifice

J'ai rédigé la bafouille suivante dans le cadre d'un appel à textes lancé par la revue Squeeze. Elle a donc été construite sur deux impératifs : le thème du cinquième numéro — La poudrière — et les contraintes liées à la rubrique De l'utilité de l'art. Inutile de dire que ça a été un beau casse-tête pour trouver un sujet qui colle aux deux.
Mon texte n'ayant pas été sélectionné par le comité de lecture et ne sachant trop qu'en faire, je me suis dis que j'allais le partager ici.

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De l'utilité des feux d'artifice

907 : Première trace écrite d’une utilisation par les Chinois de fusées — nommées flèches de feu — à la guerre.

1232 : Les fils de Gengis Khan voient leurs troupes en proie à la panique, terrorisées par un tonnerre qui ébranle le ciel que commandent leurs adversaire. À cette époque, ceux-ci avaient déjà inventé le tir en batterie, de douze à cent projectiles.

1248 : Les troupes de Saint Louis font face à des dragons volant en l’air en jetant une grande clarté lors du siège de Damiette, en Égypte.

1429 : Les troupes de la Pucelle d’Orléans usent de cette arme nouvelle pour la défense de leur cité.

1792 : L’armée de l’Empire britannique subit des pluies de fusées métalliques en Inde.

1806 : L’Angleterre adopte cette technologie et lance deux-cents fusées contre Boulogne, incendiant des maisons.

1807 : Nouvel ennemi, nouvelles proportions ; elle fait pleuvoir quarante-mille de ces engins sur Copenhague. Bilan : quelques deux-mille morts.

27 juin 2009 : Des mortiers pyrotechniques sont employés contre la police lors de violences urbaines dans le Val-d'Oise.

14 juillet 2011 : Des milliers de quidams assistent à un spectacle pyrotechnique et musical à Paris. Son thème : les comédies musicales, de Broadway à Paris.

Ils sourient, applaudissent. C’est beau ! C‘est de l’art, ça. La culture à la portée de tous ; il suffit de lever les yeux.

Ce soir là, les quidams se couchent réjouis, se disant qu’ils ont tout de même bien de la chance de vivre dans un pays à ce point prospère, qui peut se permettre de flamber une fortune pour s’offrir une demi-heure de lumières dans le ciel et un bref instant de fierté nationale. C’est beau, ça ne sert à rien, ça prouve juste que l’État a des moyens, ça fait briller les yeux.

Ah bon, ça ne sert qu’à ça ?

Et qu’en diraient les policiers valdoisiens ?

Les Copenhagoises et Copenhagois ?

Les Boulonnaises et les Boulonnais ?

Les soldats britanniques ?

Les hommes de John Talbot ?

Ceux de Louis IX ?

Les guerriers de Djötchi, Djaghataï, Ögödei et Tolui ?

Le quidam n’y pense pas. Le pyrotechnicien y pense à peine. La poudre brûle. Avec des oxydes métalliques en –ium : strontium, potassium, sodium, magnésium, aluminium, baryum ; ou pas : cuivre, zinc, titane… Tout cela crépite. Tout cela flamboie. Tout cela est beau. Et Katy Perry le chante.

Le public est blasé. Trente-cinq minutes, c’est long. Puis, de toute façon, ils feront mieux l’année prochaine ; à quoi bon regarder celui-ci ? Et le ciel se zèbre de flèches de feu, est ébranlé par le tonnerre et parcouru de dragons volant en jetant une grande clarté.

Et personne n’y voit une arme.

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