mercredi 15 février 2012

Indiana Jones est une ordure

Voici une microfiction écrite hier dans le cadre de mon club de lecture. L'incipit est extrait de Les mots de ma vie de Bernard Pivot (p. 162).

------------------------------------------------------------------------------

« Oui, cette femme a de très belles jambes... »

Le professeur Howard Parter ne put retenir un sourire à la remarque candide de son assistant. Celui-ci s'accompagna d'un de ses coutumiers sons de gorge, mi-toux mi-rire, dont la courte exclamation fit oublier un instant au jeune Jimmy la momie qu'ils étudiaient ce jour-là. Il adressa un regard plein d'une tristesse un peu accusatrice à son mentor. « Voyons, mon jeune ami, je ne me moquais pas. Si votre travail vous passionne, tant mieux car cela signifie que j'ai bien fait le mien qui consistait à vous le transmettre. Mais admettez que la situation est un rien incongrue : votre béguin est votre aînée de quelques trente-cinq siècles ! Je sais que, de nos jours, l'on ne fait guère plus attention à une petite différence d'âge mais, là, ça risque de détonner tout de même un peu... »

Continuant l'entretien sur le même ton bonhomme, Parter enchaîna avec une série de considérations sur les canons de beauté antiques. « ...de très belles jambes, oui. Des jambes de danseuse car il ne faut pas oublier que notre amie décharnée était une véritable étoile en son temps. Elle devait l'être en effet pour se voir offrir une telle sépulture... Savez-vous, mon jeune ami, que les prêtres et les pharaons s'imposaient les mêmes soins esthétiques que les femmes les plus coquettes ? L'épilation intégrale était perçue comme un symbole de pureté. Fascinant, n'est-ce pas ? Les métrosexuels d'aujourd'hui leur doivent sans doute beaucoup. » Il émit un nouveau glapissement bref avant de passer à tout autre chose, commentant les parures selon lui « tout à fait caractéristiques » de la danseuse.

Jimmy ne l'écoutait qu'à moitié. Il se remémorait cette histoire de Gautier mettant en scène une princesse unijambiste. Cette fille-ci devait être superbe en son temps ; peut-être l'est-elle encore aujourd'hui ? Il demanda au professeur la permission de dormir dans le laboratoire, cette nuit-là. « Vous comprenez, il y a un match important ce soir et vous savez à quel point le gardien aime le football. Je ne voudrais pas que sa distraction mène à un vol... » Méprenant cette idée incongrue avec un symptôme de la vocation visitant son disciple, Parter n'hésita pas à lui donner son feu vert. Il rentra chez lui avec en tête ses souvenirs de bivouacs dans le désert, du temps où il ne se contentait pas encore de simplement réceptionner les nouvelles pièces au musée. Le vieil homme se coucha plein de nostalgie. Il se sentait très las, tout à coup.

Allongé sur un lit de camp, l'apprenti archéologue attendait. Il espérait à chaque instant sentir les premières effluves irréelles des produits d'embaumement, entendre les premiers battements de pied de son hôtesse, prémisses à sa danse sacerdotale. Plus il attendait, plus il était persuadé que son attente allait brusquement abouti, plus il projetait et imaginait ses désirs, tordant la réalité en un drôle de rêve éveillé, trop lisse pour être véritable. Rien. Rien du tout : pas un bruissement dans toute la salle, pas même dans tout le musée. Partout, les monuments étaient bel et bien assoupis. Jimmy décida de dormir, non car il abandonnait l'idée mais dans le but de surprendre son Hermonthis ; de l'amener à bouger, le croyant assoupi, et de s'éveiller par miracle pour la surprendre. Ou peut-être le joindrait-elle dans son rêve ? Déjà faudrait-il qu'il s'assoupisse, inconfortablement installé comme il l'était, dans un lieu si peu propice aux songes... Peut-être en comptant les disciples du dieu Khnoum ?

Le jeune homme dormit, néanmoins. Il rêva de canards ; d'une famille de canards se rendant à la foire et payant à ses canetons un tour de carrousel. La danseuse, elle, était toujours pareille à hier et aux siècles derniers. Jimmy se servait un café lorsque le professeur le rejoignit. Il lui tendit machinalement une tasse, puis l'assistant amer et l'érudit fatigué retournèrent ensemble à leur triste tâche d'étiquetage. Il restait tant d'œuvres à inventorier...

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire