mercredi 24 octobre 2012

Le Loup et L'Agneau

Voici une microfiction récemment écrite dans le cadre d'un jeu d'écriture du forum du Cercle des Maux d'auteurs. Les contraintes imposées étaient de ne pas dépasser les 3.500 signes (j'ai eu du mal à la respecter, celle-là), de baser son texte sur la première phrase (« Et puis, il y a eu la lettre. ») qui était imposée et de placer le mot « fin » dans la dernière phrase.
Pas si facile ! D'ailleurs, si je devais réécrire librement cette histoire, je pense que je ferais de grosses modifications, en commençant par laisser tomber le dernier paragraphe que je trouve un peu bancal...

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Et puis, il y a eu la lettre. La journée avait mal commencé mais, là, c'était le comble. Se faire choisir en dernier au cours de gym, passe encore ; subir les moqueries de toute la classe pour avoir « séché » face à un problème mathématique, au tableau durant l'heure de Madame Gérouville, il y était habitué ; mais ça, à cinq minutes de la sonnerie qui allait le libérer, lorsqu'il pensait pouvoir rentrer chez lui et oublier tous ses malheurs en mangeant une tartine de choco devant la télé, ça, c'était trop.

Qu'est-ce qui lui avait pris, déjà, à ce vieux croulant de Moreau, de sortir la liasse de dictées alors que le cours était pratiquement fini ? Il avait même voulu tourner ça en plaisanterie : « J'ai failli oublier de vous les rendre, à croire que je voulais inconsciemment les reprendre avec moi et les corriger une seconde fois. Je rigole, votre travail n'est pas assez bon pour que je daigne apprécier une rediffusion. » En disant cela, le regard de ce frustré de prof avait glissé dans sa direction. C'est lui qu'il visait, Valentin en était sûr.

Il saisit sa copie, s'attendant au pire... et ne fut pas déçu. D ! Cette lettre, dont la vivacité du tracé trahissait à la fois toute l'impatience et l'impuissance du correcteur, semblait narguer le garçon. Il est pour le moins paradoxal qu'à treize ans, l'on puisse rechercher une telle note dans les catalogues de lingerie qu'on feuillette sous ses draps et la fuir lorsqu'elle débarque à l'école... D'autant plus que celle-ci était suivie d'une large barre horizontale, dont tout le cadratin s'aplatissait pour donner à Valentin la mesure de son échec.

Bousculé entre deux grands dans le bus, il ne décolérait pas. Moreau et ses insupportables regards pleins de déception… Qu’est-ce qu’il croit ? qu’il le fait exprès, de foirer ? Déjà, qu’est-ce qu’il est sciant à toujours la ramener avec son orthographe ! C’est vraiment un truc de vieux, de parler du bon français avec un ton pédant, comme si ça avait encore la moindre importance aujourd’hui…

À peine le garçon avait-il pensé cela qu'il le regretta. « Pédant », c'était un mot que lui avait appris Monsieur Moreau. Ça voulait dire « prétentieux », certes, mais à l'origine, se souvint-il, le mot désignait tout simplement un enseignant. Moreau était un pédant, et il avait poussé la perversité de sa tâche jusqu'à ôter à son élève la satisfaction simple de l'insulter, à force de lui faire entrer de force des mots à double sens dans le crâne et de lui inculquer petit bout par petit bout cette langue fourchue.

Pensant à cela, Valentin fut soudain forcé d’admettre qu’il avait appris beaucoup de choses dans cette classe. C’était indéniable : il lisait, comprenait et s'exprimait beaucoup mieux que lorsqu'il y était entré pour la première fois en septembre... Alors qui sait, peut-être le vieux pédant (il aimait bien ce mot, en fin de compte) méritait-il quelques efforts ? Ainsi, en rentrant chez lui et après s’être fait une tartine au choco, pour la première fois, Valentin ouvrit ses cahiers avant d'allumer la télévision.

« Bon sang, mais où est le problème ? » jurait-il quelques minutes plus tard en faisant l'autopsie de sa feuille couverte de rouge. Il soupira et, courageusement, relut pour la troisième fois les mots écrits sous la dictée. « Un agnau se désaltérait dans le couran d'une onde pur. Un loup survient à jin qui cherchait avanture, et que la fin en ces lieus attirait. »

3 commentaires:

  1. Rho cette histoire est merveilleuse! Et je suppose que toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé est tout à fait fortuite?

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    1. Ça, c'est une question que devront se poser les générations futures au moment d'étudier mon œuvre. Cela dit, il est quelques élus pour qui je ne parviendrai jamais à m'imposer comme une énigme... ;)

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  2. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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