mercredi 21 novembre 2012

Méphisto

Voici une petite microfiction réalisée sur base du tableau Le désespéré, de Gustave Courbet, dans le cadre d'un jeu d'écriture du forum du cercle des Maux d'Auteurs. Elle fait très exactement 3.500 signes (ce qui était le maximum prévu par les règles dudit jeu) et s'inspire légèrement de la nouvelle Le Diable à Londres de Michel de Ghelderode (issue de son recueil Sortilèges).

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Ce soir-là, Lucien était sorti au café-concert. S'y produisait un grand échalas en combinaison rouge, un diable d'opérette semblant sorti tout droit d'un roman de Lesage. Il arborait une petite barbiche à double pointe, pleine de cire, et ses cheveux étaient plaqués sous une cagoule écarlate dotée de cornes un peu ridicules. Ainsi affublé, il présentait un fort médiocre numéro de prestidigitateur. Il fit ainsi apparaître des foulards colorés à l'intérieur de ses mains noueuses, les escamota, puis « prédit » les chiffres inscrits sur des jetons.
Lucien se désintéressa vite de ce spectacle, reportant son attention sur une partie de carte qui se disputait à une table du fond. Les fortunes s'y faisaient et défaisaient cruellement, souvent au profit d'une sorte de Rastignac suçotant un fume-cigarette en écaille de tortue. Lorsqu'un perdant se leva, plumé jusqu'à l'os, le jeune homme trop naïf pour reconnaître qu'il ne jouait pas dans la même cour que ses adversaires s'assit et prit sa place. Par la platitude de son spectacle, le diable en collants était parvenu à insuffler le démon du jeu chez cet étudiant pourtant sorti seulement dans l'espoir honnête de trouver quelque divertissement. Peut-être n'était-il donc pas aussi maladroit qu’il semblait l’être, en fin de compte...
Très logiquement, Lucien perdit. Rapidement. D'abord y passèrent les quelques billets serrés dans son portefeuille, puis ce fut au tour de sa montre en argent, cadeau reçu de son père le jour où il entra à l'École de droit, qu'il jeta au centre de la table, certain de gagner. Il perdit encore. Au moment de battre en retraite, honteux et écœuré, il se heurta au magicien de pacotille, qui avait perdu sa couleur vive mais restait bien reconnaissable grâce à sa petite barbe brillante.
L'homme rit, d'un rire aigu et désagréable. « Malchanceux au jeu, chanceux en amour ? », lança-t-il impertinemment. Jetant un coup d'œil à l'oignon qui trônait désormais devant l’homme au porte-cigarette, il ajouta : « Oh, je vois... Vous, mon jeune ami, semblez nécessiter l'aide du Prince des joueurs, mon père. » Lucien allait partir, agacé, lorsque l'autre lui proposa une avance, pour lui permettre de récupérer sa montre. Il lui paierait sa cave et ne la réclamerait que si Lucien gagnait, l'offrant de bon cœur s'il s'était trompé sur son compte, affirma-t-il avant de glisser malicieusement : « Mais croyez-moi, vous ne perdrez pas. » Lucien allait à accepter lorsque l'artiste ajouta une condition : « Je serai pour vous le banquier le plus accommodant du monde, mais seulement si je puis vous appeler frère, moi qui suis le fils de Méphisto. »
L’homme semblait ivre ou fou, mais néanmoins sincère. Lucien lui serra la pince, acceptant l’avance, se rassit à la table et regagna sa montre en seulement deux mains. Bénissant sa chance, il rendit l’argent au diable, rangea son oignon dans son gousset en se promettant de ne plus jamais le miser et rentra chez lui.
Le lendemain, il lui sembla au réveil que sa barbe avait davantage poussé que d’habitude. Pressé d’aller en cours, il passa le blaireau sans même se regarder dans le miroir et se rasa de près. Il reposait la serviette avec laquelle il avait essuyé l’excédent de mousse lorsqu’il croisa enfin son reflet. Effaré, il se jeta presque sur la glace et ne put s’empêcher de toucher son visage lorsque celle-ci lui montra sur son menton la même barbiche à double pointe que portait le diable. Bien malgré lui, il était également devenu le fils de Méphisto.

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