jeudi 21 février 2013

Premier essai de TwittFiction

Ceux qui me suivent sur Twitter (@LionelJune) ont peut-être remarqué que j'ai publié hier une TwittFiction. Il s'agit en fait d'un récit en dix tweets (donc, dix fois maximum 140 signes) qui se pratique en ce moment assez bien sur ce réseau social. Je dois admettre avoir eu quelques réticences quant au concept mais, en fin de compte, je trouve cela assez chouette. Cela revient en quelque sorte à écrire une histoire en versets, ce qui n'est pas sans lui donner un certain style.

La TwittFiction en question n'a pas de titre, mais je suppose que j'aurais pu l'appeler L'Histoire d'Anne Forneau ou faire un emprunt à Aloysius Bertrand en l'intitulant Départ pour le sabbat. La voici :

1. Un soir d'hiver il y a bien longtemps, Anne Forneau fit, dans une grange de Matagne-la-Petite, une rencontre qui allait changer son destin.
2. Il était sombre et beau. Elle l'aimait à la folie. Il devait l'aimer lui aussi, pensait-elle... Ce soir-là, elle allait le rejoindre.
3. Elle a passé la jarretière sur sa cuisse ; le lourd collier bat sa poitrine. Elle a tout fait comme il l'a demandé. Il sera content d'elle.
4. Il n'avait pas menti : la chèvre du père Posty était au piquet, broutant une herbe boueuse. Cette nuit les deux allaient manger à leur faim.
5. Cela ne lui arrivait pas si souvent, à la Anne, qui n'avait pas connu son père et vagabondait entre les villages, vivant de mendicité.
6. Mais, ce soir-là, c'était différent. Elle prit le sifflet de cuir que lui avait offert son amant et souffla dedans de toutes ses forces.
7. Aucune lumière ne s'alluma dans la maison pourtant toute proche, comme elle l'avait craint, mais l'animal releva la tête d'un air intéressé.
8. Anne le délivra et monta sur son dos, à califourchon et faisant face à sa queue, exactement comme il lui avait été dit de le faire.
9. La chèvre prit son élan et son envol. La chevauchant, Anne sentait sa chaleur entre ses jambes et la fraîcheur du vent sur sa nuque.
10. Volant ainsi à travers la nuit sans lune, elle s'en fut vers Mazée, songeant avec impatience aux danses du sabbat et au beau diable Robert.


Ce récit trouve en fait son origine dans un long et fascinant article du Comte Ch. de Villermont intitulé Les Procès de sorcellerie dans la baronnie de Vierves au XVIIe siècle et publié en 1910, dont je suis parvenu à dénicher une version électronique. Dans celui-ci est entre autres raconté le procès d'Anne Forneau, une jeune fille accusée de sorcellerie en 1624 à Matagne-la-Petite, un petit village près de chez moi que je connais bien pour y avoir été à l'école primaire.

J'ai donc fais de mon mieux pour écrire cette histoire en reprenant un maximum d'éléments issus de cette source, même s'il reste bien sûr fictionnel. Ainsi, Anne aurait vraiment rencontré le diable dans une grange, celle du maréchal ferrant de ce village, et l'a effectivement décrit comme étant sombre de mains et de visage. C'était réellement une vagabonde qui n'avait pas connu son père. Elle avoua également pour de vrai à ses juges qu'elle s'est rendue au sabbat près de Mazée (un autre village de la région), mentionna le sifflet de cuir (quoique dans des circonstances différentes : selon son récit, les sorcières en jouaient au sabbat) et Thiry Posty (qui, apparemment, l'hébergeait lorsqu'elle reçut une nouvelle visite du démon). Quant au nom de Robert, il ne provient pas du compte-rendu du procès de Anne Forneau mais de celui de Jeanne Nayven — une autre femme du village arrêtée pour le même crime sur base d'une dénonciation de la première — qui disait avoir rencontré Robert le Diable. Cette expression me paraissant un peu cliché, j'ai préféré parler du « diable Robert ».

Par rapport à la chèvre, je n'ai nul besoin de rappeler le rôle central que joue cet animal dans nombre de légendes à propos du sabbat. Le fait qu'elle vole pour y conduire la sorcière m'a en revanche été inspiré par plusieurs tableaux ou gravures. On peut par exemple découvrir une telle monture sur cette lettrine de Bernard Zuber, publiée en 1926 dans l'ouvrage de Maurice Garçon intitulé La Vie exécrable de Guillemette Babin, sorcière, sur cette gravure tirée du même livre ou sur ce détail d'une illustration tirée de Tableau de l'inconstance des mauvais anges et démons (Pierre de Lancre, 1613), ce tableau (Sabbat de sorcières sur le Mont de Brocken, 1650) de Michael Herr, celui-ci de Luis Ricardo Falero (1878) ou encore celui-ci (Sorcières chevauchantes, 1924) de Otto Goetze. Plus particulièrement, je me suis inspiré des sorcières dessinées par Hans Baldung, qui les chevauchent à l'envers (on peut le remarquer sur cette gravure de 1506 et sur ce tableau de 1508).
Comme vous pouvez le constater, je réalise en ce moment une sorte de travail de recensement des sorcières dans les arts, qui n'est pas sans alimenter mon imagination. Je ne manquerai pas de vous en reparler.

2 commentaires:

  1. Chouette, j'aime beaucoup ton ancrage archivistique ;)

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    1. On reconnait l'historienne ! ;-)
      Content que cela te plaise...

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