mardi 7 mai 2013

Rien que pour vos yeux

J'ai écrit la microfiction ci-dessous à l'occasion d'un jeu d'écriture du forum du Cercle des Maux d'auteurs. La consigne était de raconter en détails le fait divers suivant : Un adulte (homme ou femme) se retrouve à l'eau. Il est repêché.
J'ai peut-être un peu abusé du name dropping, d'autant plus que le texte a dû être sévèrement élagué pour passer sous la limite des 3.500 signes imposés ; sa densité actuelle s'ajoutant aux références le rend peut-être un peu pénible à lire...

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Laurie s'est déguisée en sachet de thé. Original, non ? Ce n'est cependant pas l'avis de sa colocataire, Jessica, qui proteste : « Un costume de bal masqué, ça doit être sexy : tu pouvais être une infirmière-sexy, un chat-sexy, une fliquette-coquine ou une infirmière-salope mais non, il a fallu que tu nous bricoles cette horreur en vieux carton ! » Laurie n'écoute pas vraiment. Elle n'a pas spécialement envie de sortir, ce soir, mais s'est une fois de plus rendue aux insistances de son amie. Si cela n'avait tenu qu'à elle, elle serait restée à l'appartement, avachie sur le divan, à se faire un « marathon James Bond » en avalant de grosses cuillerées de Häagen-Dazs.

Petite concession faite à Jessica, la jeune fille accepte de renoncer au legging qu'elle avait prévu de porter sous son costume. Elle se sent à moitié nue, avec le carton qui ne lui descend qu'à la mi-cuisse mais cela semble satisfaire davantage l'autre qui s'enthousiasme un peu plus (« Voilà. C’est pas sexy-sexy mais, au moins, on peut mater tes jambes. ») tout en continuant à rouspéter contre l’absence de décolleté, lui proposant une fois de plus de vite enfiler son costume de démone-cochonne de l'année passée. Laurie refuse, bien sûr.

De toute façon, il est temps de se mettre en route. Les deux amies prennent le métro, Jessica ne manquant pas de se faire siffler — déclarant avec bonne humeur que, pour une fois, cela ne la gêne pas car c'est un signe que son costume sexy de Wonder Woman lui va bien — et Laurie de rester bloquée dans le portillon automatique qui n'a pas été conçu pour laisser passer un sachet de thé de son gabarit… La fête n'a pas lieu très loin ; sur une péniche, ce qui (d'après Jessica) est un must en ce moment. Inutile de dire que cela n'enthousiasme guère Laurie.

Elle ne s’y amuse pas, bien sûr : pleine de pompiers-sexy, de gladiateurs en slip de fourrure et de pirates éméchés, la soirée n’a vraiment rien à offrir qui plaise à notre prude étudiante en lettres germaniques. Sortie « prendre l'air » il y a déjà une demi-heure, elle attend accoudée à la rambarde — entre un groupe fumant une cigarette et un autre fumant elle ne sait quoi — que Jessica ait fini de s'amuser et qu’elles puissent retourner à l'appartement.

Soudain, un type en costume de Batman surgit dans son dos, la saisit par la taille et la fait basculer tête la première dans la flotte en criant « Tea time ! » avant de s’en aller, fier comme s'il avait sauvé Gotham City, sans un regard pour sa malheureuse victime. Celle-ci boit la tasse, jure comme un pirate éméché, puis s'extirpe de ce qu'il reste de son costume : une masse informe de pâte à papier. Très vite, une bouée lancée de la péniche atterrit tout près d’elle. Laurie hésite un instant puis l’agrippe, résolue à surmonter sa gêne de devoir se montrer à quiconque ainsi trempée et seulement vêtue de ses sous-vêtements blancs.

Alors qu'il l'aide à enjamber la rambarde (par chance, les fumeurs de cigarettes et ceux d'elle ne sait quoi sont entre-temps partis, lui épargnant une humiliation), Laurie détaille son sauveur. Ce n'est vraisemblablement pas non plus un fan de bals masqués ; il est simplement vêtu d'un jeans et d'un sweat-shirt et porte un masque vénitien remonté sur le front — accessoire minimaliste qui trahit bien souvent le gars là par obligation et qui s'ennuie.

« Laissez-moi deviner : vous êtes Honeychile Rider dans Dr. No. », dit-il avec un sourire charmant et en lui offrant son pull.

1 commentaire:

  1. Un sachet de thé qui boit la tasse... Cruelle ironie!
    La lecture de cette nouvelle fut pour moi très agréable (mention particulière au portillon du métro), et les multiples références à la culture pop y sont pour beaucoup.
    Continue!
    Ton éditeur ML ;)

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