mercredi 4 septembre 2013

Instructions pour gens de magie II

Dans le billet conclusif des histoires de sorcellerie, je vous annonçais d'autres projets destinés à remplir ce blog. Un peu moins de trois mois plus tard, force est de constater que c'était plus facile à dire qu'à faire. Parmi les idées que j'avais à l'esprit, certaines ont été vaincues par ma vieille ennemie la procrastination et renvoyées aux calendes grecques ; d'autres ont simplement été abandonnées (j'avais notamment l'envie de réaliser une série graphique, me forçant ainsi à apprendre le dessin tout comme j'ai progressivement maîtrisé la prosodie en persévérant dans l'écriture de poèmes, mais il m'est vite apparu que mes débuts étaient trop médiocres pour oser les montrer ici). Il en est une, cependant, qui vit le jour.

Souvenez-vous de mon texte intitulé Instructions pour allumer son chaudron, écrit il y a presque deux ans pour boucher un trou dans le second numéro de L'Orpheline aux yeux de feu follet ; je prévoyais à l'époque d'en faire une série, inspirées de certains textes de Julio Cortázar dans Cronopes et Fameux. Vous n'en avez pourtant plus entendu parler car, les histoires de sorcellerie requérant une grande part de mon énergie et de mon inspiration, ce projet avait été mis de côté. C'est celui-là que je me propose de relancer afin, d'une part, de faire un peu vivre ce blog et, d'autre part, de me débarrasser des idées d'ordre descriptif ou anecdotique qui fleurissent dans mon esprit et dont je ne peux encombrer mes récits en prose — je l'ai déjà bien trop fait par le passé.

Voici donc le second texte de cette série, à laquelle je suis tenté d'apposer le titre rassembleur d'Instructions pour gens de magie. Pour l'anecdote, cet article a été rédigé en deux jets espacés d'exactement un an : j'en ai gribouillé un premier brouillon le 3 septembre 2012 et ne l'ai repris que hier (sans même le faire exprès). Je n'en espère pas moins sincèrement vous proposer le suivant endéans de l'année à venir...


 
Instructions pour se choisir un chapeau

Un couvre-chef n’est pas seulement un accessoire de mode. C’est un symbole ; une « institution stable » et le  « signe [...] solennel d’une supériorité », aurait dit Stéphane Mallarmé qui, par ailleurs, avait le bon sens (ou devrions-nous dire la science ?) de reconnaître dans le haut-de-forme « quelque chose de sombre et surnaturel ». Assurément, il avait raison mais, le surnaturel étant notre pain quotidien, que cela ne nous arrête : décodons ensemble, au travers de ces quelques lignes, les mystères des arcanes chapelières...

C’est entendu : il s’agit avant tout d’un symbole. De reconnaissance ? Certes, car il est évident que c’est là l’un des attributs les plus massivement partagés par les gens de magie. Cela dit, il peut aussi en dire long sur son propriétaire, en tant qu’individu et non plus simplement en tant que membre de cette « caste » bien particulière ; discret ou extravagant, sans cesse reprisé magiquement et lavé avec des secrets qui ne déteignent pas, ou rapiécé et râpé de partout, chaque chapeau est unique. Or, souvent, il partage un ou plusieurs traits avec son sorcier.

Toujours il en est allé ainsi : aux démonistes les galures tordus, aux nécromanciennes les crêpes, aux mages élémentaires les feutres, aux alchimistes ceux à boucles dorées, aux cristallomanciennes les melons et aux coquettes tous les autres. Au sein de cette si diverse société, on arbore des chapeaux qui portent une carte enchantée glissée dans leur ruban, d’autres couverts en leur intérieur de pentacles, d’autres encore dissimulant des sorts dans leur doublure... Il y en a autant que de sorciers, et chacun a le sien, qui chacun est unique.

Cela implique donc qu’un chapeau neuf doit être choisi avec le plus grand soin. Tout a son importance : la couleur, la matière, la coupe, la hauteur. Songez qu’il doit non seulement s’accorder avec votre chevelure et vos yeux, mais encore avec votre aura. Songez qu’il doit être assez grand pour accueillir un esprit familier ou un chaudron de taille moyenne mais pas trop, auquel cas vous risqueriez d’y perdre vos pensées. Un bon chapeau doit être portable en toutes circonstances, y compris celles absurdes dictées par ce siècle ; il ne doit ainsi pas détonner à la poste ou dans un bureau de vote.

Enfin, un bon couvre-chef doit être robuste et plein de ressources. Il doit pouvoir résister aux bourrasques impétueuses auxquelles tout sorcier s’expose en chassant le sylphe sauvage ; perdu en mer sur le chemin du sabbat, il doit savoir s’orienter en flottant vers la plage où il vous sait l’attendre. Son originalité ne doit pas être recherchée à tout prix — c’est même un piège à éviter car les gens de magie ne sont pas moins exposés que les humains de souche au risque de dégénérer en la goule triviale qu’on nomme hipster — mais il doit néanmoins inspirer une curiosité distante et teintée de respect. Ainsi, il dissimule et se fait remarquer à la fois.

C’est l’élément premier de votre toilette et, dans bien des circonstances, votre plus précieux adjuvant. Prenez donc le temps de la réflexion avant de poser votre choix. Soyez humble et gardez l’esprit ouvert, comme vous le feriez envers un vieil arbre détenant toute la sagesse de la forêt. Car, si ces aînés donnent accès aux plus secrets trésors de la Nature, les chapeaux, par leur longue relation avec la société sorcière, sont la clef de sa culture. Ils sont une formalité, un reliquat d’étiquette ; en témoigne le fait qu’on salue avec eux. Aussi, qui se coiffe du bon ne rencontrera que des portes ouvertes, parmi ses semblables.

À vous, lecteur, de trouver le vôtre ; choisissez précautionneusement.

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