lundi 25 novembre 2013

Ma critique d'Encre et ténèbres

Après quelques péripéties (il semble que ce livre ne soit normalement pas distribué en Belgique), j'ai reçu cette semaine le premier numéro du fanzine Nocturne, les charmes de l'effroi, sous-titré du thème qui en est le fil rouge : Encre et ténèbres. Je ne le fais guère, par faute de temps, mais avais l'envie de le critiquer, celui-ci ; cela tombe bien car mon blog vit depuis quelques temps au ralenti : permettez que je l'alimente ainsi, faute de contenu plus créatif à vous faire découvrir. Je le fais sans doute avec une guerre de retard car sa parution n'est pas récente, mais ne le fais pas moins avec tout le scrupule dont je suis capable.


Il s'agit d'un recueil de six nouvelles et un article philosophique, daté du printemps 2011. De format A5, il comporte septante-quatre pages (non numérotées ; c'est l'un de ses petits défauts). Ma première impression fut qu'il s'agit d'un petit livre de belle facture : il n'a pas la forme d'un cahier agrafé, comme beaucoup de fanzines, mais est broché et possède une couverture légèrement cartonnée. Celle-ci est illustrée par une création de Céline Simoni que je trouve assez réussie ; il est à noter qu'elle rend mieux imprimée que telle qu'elle apparait sur votre écran : des noirs très profonds et sa plastification lui confèrent en effet un fort bel éclat.
Trois illustrations supplémentaires émaillent en outre le texte,
en noir et blanc celles-là. J'ai fort apprécié Les Démons de l'écrivain (par Elie Darco) qui met en scène avec beaucoup d'expressivité l'irruption dans un intérieur bourgeois d'une horreur tentaculaire évoquant Lovecraft au premier coup d'œil. Mon verdict est tout aussi positif pour Masque, crâne et sang (par Cyril Carau), une œuvre pleine de détails dont l'ambiance moyenâgeuse et démoniaque fait penser à l'art ancien de la goétie. J'ai été un peu moins enthousiasmé face à Lili (par Alda), un portait de facture très maîtrisée mais manquant à mon goût d'originalité, en dépit d'une belle réussite : la façon qu'a le regard du sujet de projeter une malsanité extrêmement perceptible. Le numéro intègre aussi deux publicités, mais qui ne gênent nullement car elles sont parfaitement en rapport avec son thème (l'une fait la promotion d'un salon de tatouage, l'autre des livres de l'écrivain Jonathan Reynolds) ; j'y suis même tout à fait favorable du moment qu'elles permettent de baisser le prix du fanzine.
Une police typographique fort sobre et de corps assez large rend l'ensemble agréable à lire. Seul bémol : le fond « parcheminé » de l'article de Michaël Moslonka, imprimé en noir et blanc, rend un effet assez sale que j'estime préjudiciable au contenu. Des coquilles sont hélas aussi à déplorer, comme l'a déjà fait remarquer Allan dans sa critique pour Fantastinet. Cependant, l'on ne peut que les considérer avec indulgence, sachant que c'est le premier numéro réalisé par une équipe encore inexpérimentée.

Voilà pour ma très exhaustive impression générale ; passons à présent aux textes...

J'ai trouvé la lecture de l'éditorial de Sébastien Mazas agréable malgré quelques maladresses de style. Il est judicieux d'y rappeler le passé de Nocturne sous son titre précédent : Nocturne, le fanzine culte ; ainsi, l'on n'en comprend que mieux les enjeux de cette nouvelle mouture. Avec le recul, la programmation de quatre publications par an peut prêter à sourire, mais elle trahit tout l'enthousiasme qui animait l'équipe éditoriale à l'époque et qui, en dépit des embûches rencontrées, l'anime je pense encore. L'on ne peut donc ressentir à la lecture de ce court texte que sympathie pour le projet à l'origine du petit livre qu'on tient en main.

Le recueil s'ouvre vraiment avec Curiosité malsaine, une nouvelle de Syven. Il s'agit d'un choix très pertinent de l'éditeur : avec son incipit très classique et son développement lent, ce texte a toutes les qualités pour lancer le lecteur dans un voyage dont l'« encre est la matière, les ténèbres […] sont l'inspiration ». Il s'agit de l'histoire d'un couple rangé, Mr et Mrs Prue, voyant s'installer dans son quartier une étrange jeune dame : Miss Trina, qui s'installe à la maison Ruthwell accompagnée d'un mystère obsédant. C'est un décor d'Angleterre victorienne, propice au fantastique, que le style riche et fort travaillé de Syven peint. Certains critiques s'étant penché avant moi sur ce texte (Stegg pour Psychovision, mais également Bruno Peeters pour Phénix Mag) y ont vu une ambiance lovecraftienne ; je ne me range pas exactement à leurs avis, car il manque selon moi à Curiosité malsaine les longs développements chers à l'auteur providencin ainsi que son imaginaire cosmico-tératologique pour mériter ce qualificatif. Peut-être est-ce parce que je l'ai lu récemment mais, si je devais associer cette nouvelle au style d'un auteur connu, ce serait à celui du belge Thomas Owen, avec lequel elle partage un univers très bourgeois, un dénouement fort abrupt et la subsistance de bien des zones d'ombre. Ces dernières sont à la fois une force et un défaut de la nouvelle : je trouve hélas que, par leur faute, elle laisse un certain goût de trop peu ; l'on voudrait en savoir plus sur cette Miss Trina par rapport à laquelle, en dehors d'une aura de magicienne, le texte est avare en descriptions, ainsi que sur ses étranges visiteurs. Il en va de même pour la créature qu'elle invoque mais que le narrateur se contente, lui, d'évoquer sommairement. Il semble qu'une référence ou une clef d'interprétation manque au lecteur. Ainsi, je me suis retrouvé à faire une recherche internet, me disant que peut-être la source de ce monstre était dans le folklore ou la mythologie, mais n'ai trouvé répondant à ce nom (et encore : orthographié différemment) qu'un obscur antagoniste des Power Rangers (qui plus est pas des plus convaincants). Sans surprise, j'ai par la suite découvert en lisant la critique d'Aurélie Wellenstein pour OutreMonde que la nouvelle empruntait son univers à un roman de son auteur (Au sortir de l'ombre, aux éditions du Riez, collection « Brumes étranges », 2011) ; voilà qui explique la difficulté d'en comprendre toutes les références…

Ambiance radicalement différente avec Encrée, de Hélène Boudinot. On passe d'un décor gothique à celui d'un Paris légèrement dystopique ; du narrateur externe au narrateur personnage. Le protagoniste est un employé de la Corporation, une société de marchands de rêve ayant mis au point une encre spéciale créatrice de songes pleins de tempérance, de « cartes postales animées ». Voilà pour la première partie du thème imposé ; la seconde est également bien présente car la nouvelle prend aussitôt des airs de récit noir : le narrateur s'avère hanté par une hallucination persistante et qui progressivement asphyxie son quotidien. Sans être un grand amateur du genre, j'ai trouvé ce récit original et bien mené. Cependant, son style sans fioriture et discret en favorise une lecture très rapide, qui peut éventuellement laisser le lecteur sur sa faim.
Par enchaînement logique vient ensuite Ça vous court sous la peau, de Samia Dalha, qui partage un élément thématique avec la nouvelle précédente. On reste de plus dans le récit noir, bien que teinté de surnaturel. Il présente un lieutenant de police obsédé par l'étrange similitude d'une série de crimes violents commis sans motif par des gens ordinaires. La seule chose qui les relie est le fait que chaque meurtrier venait de se faire tatouer, coïncidence que le supérieur hiérarchique du héros refuse de prendre en compte. Celui-ci décide donc de mener l'enquête par lui-même… J'ai déploré la fin abrupte de cette nouvelle, convenant peu à son genre à certains égards policier car elle laisse trop de questions sans réponse. Néanmoins, l'intrigue, sans être très originale (la remarque est valable aussi pour les personnages de policiers, assez stéréotypés), est bien menée. C'est une lecture agréable qui plaira aux amateurs de textes sombres.

Avec L'Homme au roman, d'Alice Ray, on quitte le fantastique mais reste dans le récit noir. Cette nouvelle met en scène un psychopathe d'un genre étrange, qui enlève et séquestre des jeunes filles pour les obliger à écrire à longueur de journée des histoires mettant en scène toujours le même personnage. L'idée est originale et traitée avec beaucoup de talent ; Alice ne fait donc pas honte à son honorable patronyme. Seul bémol : l'incipit est un peu confus à cause, je pense, d'une absence de marque de citation. Mais ce n'est qu'un petit détail…
Vient ensuite mon texte préféré avec celui de Syven : Un sang d'encre, de Frédéric Gaillard. Il repose en grande partie sur le portrait d'un personnage singulier et pas peu charismatique : un éditeur esthète et multicentenaire, qui se trouve être à la recherche d'un acolyte. Mon bon a priori concernant ce texte (je sais Frédéric très talentueux pour l'avoir souvent lu grâce au forum du cercle Maux d'auteurs et pour l'avoir publié dans le quatrième numéro de L'Orpheline aux yeux de feu follet) n'a pas été déçu. Son récit, intelligent tout en restant léger (c'est sans hésitation la nouvelle la moins pessimiste du numéro), se lit très plaisamment, même si je dois donner raison à Natiora qui, dans sa critique pour Les Chroniques de l'Imaginaire, déplore son manque de rythme. Cela dit, j'ai toujours préféré un texte original et bien construit quoiqu'un peu lent à un autre ne reposant que sur son suspens, faute de vraies qualités d'invention.

La partie du fanzine consacrée à la fiction se clôt avec Jour de colère, de Bernard Weiss. Il s'agit d'une nouvelle fort courte mettant en scène Lili, une petite fille pas comme les autres, qu'un tempérament irascible et d'étranges pouvoirs empêchent de se faire des amis. C'est une histoire sobrement mais efficacement menée. Cependant, venant après Stephen King et sa Carrrie, l'on ne peut pas vraiment dire qu'elle est originale, comme l'ont déjà fait remarquer tant Stegg que Bruno Peeters. Je rejoins en outre le premier lorsqu'il fait remarquer que cette nouvelle est hors-sujet, mais crois comprendre à la lecture de l'éditorial et de la critique d'Aurélie Wellenstein (vraisemblablement au parfum des ficelles de cette publication) qu'il s'agit d'un texte à part, premier épisode des « Chroniques de Lili », un feuilleton apparemment destiné à être écrit par plusieurs auteurs, sur invitation de l'équipe du fanzine. Néanmoins et en dépit de ces circonstances particulières, il aurait je pense été préférable que ce texte se soumette lui aussi aux contraintes thématiques du numéro ; l'article philosophique qui le suit le fait bien, avec brio d'ailleurs…
Celui-ci s'intitule Vision nocturne de nos maux et est signé Michaël Moslonka. Ma difficulté à le critiquer me fait présager la difficulté que lui a eu à l'écrire ; je ne peux donc qu'en donner un jugement favorable. Certes, l'on pourrait protester de la difficulté que lui confèrent les nombreuses citations et références dont il est émaillé ; de même d'une certaine pédanterie. Mais l'ensemble tient la route et offre une réflexion pertinente sur l'acte créatif et ses enjeux dans le contemporain. J'ai cependant peur que seuls y trouveront leur compte des lecteurs plus érudits que moi, qui n'ai pu que le survoler sans chercher à le comprendre dans son détail.

Mon impression globale d'Encre et ténèbres est fort positive. Comme je l'ai dit, c'est un recueil de belle facture, et je lui trouve un prix abordable : six euros pour six nouvelles, n'est-ce pas raisonnable ? Je pense qu'un projet comme celui-ci pourrait donner tort aux partisans du « tout numérique » prophétisant qu'on ne peut plus éditer qu'ainsi des nouvelles : voilà une publication sur papier très cohérente, qui présente bien et qui, s'étant entourée de bons auteurs, dispose d'un rapport qualité/prix intéressant. C'est pourquoi je vous la recommande.

Voici ses références complètes pour qui souhaiterait se la procurer : Nocturne, les charmes de l'effroi, n°1, Encre et ténèbres, Paris, éd. Books on Demand, coll. « Fanzine Collection », printemps 2011, ISBN : 978-2810619948. Également, afin de suivre l'actualité de Nocturne, je vous renvoie à sa page Facebook plutôt qu'à son site internet, qui n'est plus mis à jour.

4 commentaires:

  1. un grand merci pour ton élogieuse chronique. j'espère faire mieux dans le n°2, puis 3, puis 4, puis...
    en attendant ton texte dans le n° Griffes et décrépitude qui sort bientôt
    amitiés
    Fred

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    1. Je l'ai voulue plus sincère qu'élogieuse ; ta nouvelle la mérite bien.

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  2. Bonjour Noël,
    Merci pour votre chronique du Nocturne, concernant mon illustration, sur la double page, elle se trouve à gauche, tandis que celle de Cyril Carau est à droite. La proximité de nos univers vous aura trompé ^^

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    1. Bonjour,
      Je suis absolument navré. Mon erreur provient, je pense, du fait qu'étant à moitié dans la reliure j'ai pris le bras à droite de votre illustration pour la continuation de l'arbre se trouvant à gauche de celle de Cyril Carau. Mais, à mieux regarder, je me rends compte d'une différence bien perceptible dans le trait ; j'aurais dû la remarquer dès ma première lecture...
      Je vais corriger la critique. Il va de soi que tout le bien que je pensais de la soi-disant "double page" de Cyril Carau vaut aussi pour votre œuvre.

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