dimanche 22 décembre 2013

Ma critique de Toiles et Démence

Dernièrement, j'ai posté sur ce blog une critique d'Encre et Ténèbres, le premier numéro de Nocturne, les charmes de l'effroi1. Je fais aujourd'hui de même pour son second, intitulé Toiles et Démence. À nouveau, j'arrive bien après la bataille, puisque ce fanzine a été édité à l'été 2011, mais j'ai néanmoins envie de donner mon opinion le concernant.

D'emblée, il me semble utile de préciser que mon avis est essentiellement subjectif. Je dis cela car, ayant jeté un coup d'œil aux critiques précédentes de ce numéro2, je constate que les nouvelles jugées par moi les meilleures sont au bas de l'échelle d'autres lecteurs. Voilà qui prouve bien la relativité des goûts dans un champ aussi large que la SFFF : vous commencez à connaître les miens, qui privilégient le fantastique à la fantasy et à la science-fiction, et qui ne plébiscitent guère le récit noir ou « psychiatrique » ; il va de soi que tout le monde ne les partage pas.



Ceci dit, entrons dans le vif du sujet. La première chose à dire est que les défauts techniques d'Encre et Ténèbres que j'ai relevés dans ma précédente critique avaient en fait déjà été corrigés dans ce numéro : les coquilles et les maladresses de mise en page y sont bien plus rares (quoiqu'il en reste malheureusement une poignée), les pages sont numérotées, l'italique est davantage employé... Il est donc plus agréable à lire (même si, je le répète, tout cela n'était pas véritablement incommodant dans l'autre). Dès lors, la seule protestation qu'il me reste éventuellement à formuler concerne les marges, qui sont fort étroites et induisent donc parfois de la bagarre avec la reliure afin de lire l'ultime mot de la ligne.

Un autre changement concerne le corps typographique, qui a été réduit. Dès lors, on passe de septante-quatre pages pour Encre et Ténèbres à soixante-deux pour Toiles et Démence. Mais la première impression est trompeuse car ce second numéro a beau être plus mince, il n'en est pas pour autant moins complet. Au contraire : outre l'article de Michaël Moslonka, il compte dix textes, contre seulement six dans l'autre. Il me semble que cela rend d'autant plus vraie ma remarque finale concernant la « rentabilité » de Nocturne...

L'impression d'en avoir pour son argent est renforcée du fait que, cette fois, pas une nouvelle n'est hors-sujet. Chacune traite à sa façon le thème, abordant la toile tour à tour des diverses manières permises par son homonymie, ainsi que la démence. Notons que ce regroupement autour de la partie thématique du numéro a été rendu possible par l'abandon des Chronique de Lili, apparemment faute de participations.


Passons aux illustrations. L'image de couverture est à nouveau signée Céline Simoni. C'est une belle réalisation, qui annonce de façon exhaustive la couleur du fanzine car elle arbore sur une face la toile du peintre et sur l'autre celle de l'araignée. En parlant de couleur, je trouve sa teinte rouge sombre du plus bel effet, et très convenable pour une telle publication.

L'intégration de publicités n'a pas été réitérée ; seuls deux autres dessins ont été glissés au sein du texte. En couleur, ils explorent une veine proche de la science-fiction, du reste peu présente dans le fanzine. J'admets volontiers qu'ils sont très finement et proprement réalisés (bien qu'on puisse pinailler de leur qualité d'impression laissant voir des pixels) mais il me semble qu'ils souffrent de la comparaison avec leurs prédécesseurs. En effet, j'ai trouvé certaines des illustrations d'Encre et Ténèbres, par le foisonnement d'objets qu'elles mettent en scène et leur expression, davantage réussies que celles-ci, qui manquent sans doute d'« effroi », en dépit de leur charme indéniable.


Qu'en est-il des nouvelles ? Par souci de clarté et afin d'éviter une énumération ennuyeuse, je n'en parlerai pas en suivant leur ordre dans le sommaire mais en les groupant par genres.

Le numéro s'ouvre sur Jungleries, un texte de Jonathan Reynolds qui est sans nul doute l'auteur le plus connu de ce numéro (ainsi qu'un ancien éditeur de Nocturne, le fanzine culte ; cette participation effectue donc la liaison entre les deux moutures de la publication). Dans un style plein de vivacité, il y met en scène Marvin, un chômeur obèse et déprimé mais décidé à revivre l'un de ses plaisirs d'enfance avant de se faire sauter la cervelle. De la sorte, le numéro ne s'ouvre plus sur une nouvelle fantastique comme c'était le cas dans Encre et Ténèbres, mais s'ancre plutôt dans le quotidien ordinaire. Cela donne bien le ton pour la suite des textes car plusieurs auteurs, invités à le faire par le second terme du thème imposé, ont opté pour le récit noir et/ou psychiatrique.

C'est le cas de Samia Dalha, qui signe la seconde nouvelle : De l'importance du modèle. Elle y décrit la vie d'artiste de Thomas J. Devereaux ; sans grande surprise, on découvre que le peintre est un tueur en série... C'est une histoire bien menée mais qui pèche à mon sens par un manque d'originalité. Notamment, elle repose sur une focalisation de la narration amenant à partager la vision tronquée qu'a ce personnage de la réalité. Si le procédé permet un certain effet de surprise, celui-ci s'accompagne hélas d'un air de déjà-vu (notamment dans des séries télévisées telles que Esprit criminel).

Même son de cloche pour Célébrité Express de David Baquaise et Accouchement funeste de Hubert Vittoz, deux textes qui mettent également en scène des personnages de peintres torturés ; le premier par un besoin démesuré de reconnaissance, le second par un chagrin amoureux et une envie de vengeance. Ces deux récits cultivent l'« hésitation fantastique » telle qu'elle est théorisée par Todorov : le lecteur ne peut pas vraiment dire s'ils font appel au surnaturel ou si les étrangetés décrites n'existent que dans l'esprit de leurs personnages. Cependant, je les classerais plus volontiers dans le genre du récit psychiatrique...
J'ai préféré celui de Hubert Vittoz (doté d'une intrigue assez classique mais mené de main de maître du point de vue de son style, particulièrement travaillé) à celui de David Baquaise (certes plus original mais moins abouti dans son écriture, ainsi qu'un peu confus dans sa narration et dans son rythme).


À côté de ces récits noirs, le fanzine met également à l'honneur la fantasy, ce qui n'était pas le cas dans le numéro précédent. Les Sentinelles de Tegenaria de Julie Conseil est selon moi l'une des grandes réussites de Toiles et Démence. Fini les peintres : ici, les toiles sont celles d'araignées particulièrement redoutables qui sont les gardiennes d'une prison pour aliénés. En quelques pages, l'auteur brosse un univers original et qui évite l'écueil des lieux communs trop souvent rencontrés dans les œuvres de ce genre. Un autre point positif est la galerie de personnages hauts en couleur qu'elle parvient à décrire à la fois succinctement et efficacement (je mets juste un bémol relativement au narrateur, qui est si lent à la détente qu'il en devient un peu agaçant).

Alors que Julie Conseil a semble-t-il cherché à éviter le stéréotype, il apparaît que Marc Oreggia l'a au au contraire mis prioritairement en scène. Tandis que Les Sentinelles de Tegenaria flirte avec la science-fantasy, sa nouvelle intitulée Le Retable d'Ar'Magraa opte pour le médiéval-fantastique le plus bourrin. Plein d'humour (sa présentation, en fin de numéro, est d'ailleurs un petit bijou d'ironie), cet auteur se plaît à jouer avec les éternels clichés du genre, mettant tour à tour en scène une ogresse sanguinaire, un magicien grincheux, son apprentie aux « jambes interminables » et un mercenaire toxicomane. J'ai trouvé la recherche de noms ridicules (Shakraan le barbare, Mortefraise, etc.) assez réussie, de même que la chute anti-héroïque. En revanche, l'incipit sous forme de flashback complique les choses plus qu'il les introduit, selon moi.
Bref, j'ai aimé cette parodie drôle quoiqu'un peu lourde, mais devine que d'autres la détesteront.


Passons à présent aux récits fantastiques. La première nouvelle de ce genre que rencontre le lecteur est Le Bourreau de Bartimée de Stéphane-Paul Prat. C'est un texte de facture fort classique : avec en arrière-fond le soulèvement vendéen, il décrit l'histoire d'un petit noble, Henri de Bartimée, qui se consacre en dilettante à la peinture et qui, revenu aveugle des affrontements avec l'armée républicaine, développe un étrange pouvoir... Je l'ai trouvé excellent ; prévisible, sans doute, mais plein de mesure et de précision dans ses descriptions, ainsi que pourvu de juste assez de soin dans son écriture pour la rendre remarquable malgré sa sobriété.
Il est à noter, si vous m'autorisez cette digression, que Stéphane-Paul Prat a publié dans le numéro de ce mois des Hésitations d'une Mouche (une très chouette revue, dont je vous ai déjà parlé, qui ne rechigne pas à éditer du fantastique à côté de littérature blanche et de poésie ; de plus, chaque numéro coûte moins cher qu'une bière, alors abonnez-vous !) une nouvelle intitulée Le Fantôme de Fortunato. Celle-ci, qui constitue une référence et — je pense — un hommage à Edgar Allan Poe, semble confirmer l'attachement qu'a cet auteur aux classiques du genre, ainsi que l'influence qu'ils exercent sur sa plume.

Frédéric Gaillard nous livre également une nouvelle fantastique (c'est d'ailleurs, si je ne m'abuse, son genre de prédilection). Elle s'intitule Here I stand and face the rain et se distingue avant tout par l'audace de ses références.
De la province française du dix-neuvième siècle, l'on passe à une évocation contemporaine des rues d'Oslo. Dans ce décor scandinave, Frédéric mêle habilement la peinture d'Edvard Munch et la musique du groupe a-ha, reliant par-delà les décennies ces artistes compatriotes. Il réalise ainsi un pot-pourri étonnant mais que son histoire rend harmonieux, et en cela rejoint bien l'esprit du fanzine dont les thématiques de numéros consistent autant d'associations pas moins surprenantes.
Ce récit exploite le motif éculé du sujet de tableau qui prend vie. Sa lecture n'en est pas moins un plaisir car il le traite magistralement, tant par son style que par la justesse de son évocation des rues encombrées de pluie et de tristesse. Seul défaut, s'il faut en mentionner un : l'on pourrait reprocher à ce texte un manque de rythme (il en allait déjà ainsi pour celui publié dans Encre et Ténèbres, comme je l'ai mentionné dans ma critique précédente), cependant cette lenteur s'accorde bien à ce qu'on imagine du désarroi d'un être en deux dimensions qui s'éveille hors de sa toile pour découvrir un monde ne ressemblant plus en rien au sien.

Les deux derniers textes relèvent eux aussi du genre fantastique, mais le mobilisent au travers d'une écriture bien plus moderne. Les deux abordent le thème de la toile dans le sens d'« internet », en décrivant des rencontres en ligne. Au-delà de ce premier traitement, il faut ajouter que chacun l'exploite en outre d'une seconde façon. Dans Le Dernier Cinéma sur la gauche de Nicolas Handfield, la toile est également celle de l'écran d'un cinéma étrange et sordide ; dans La Mygale amoureuse d'Elsa Bouet, la toile est bien sûr également celle de l'araignée éponyme.
J'ai bien aimé le premier pour ses personnages de minables et de marginaux. Ils lui donnent un air de série B un peu glauque, assez approprié pour un récit mettant en scène un cinéma. Le style est vif et le dénouement violent, mais la nouvelle conserve néanmoins un ton décontracté qui, il me semble, trahit l'amusement qu'avait son auteur en l'écrivant.
Le second, qui flirte avec le polar, ne manque pas de qualités (j'ai notamment apprécié son personnage d'araignée anthropomorphe, des plus singuliers) mais s'appuie sur un procédé narratif popularisé par une nouvelle assez connue de Thomas Owen. Dès lors, je peine à le trouver vraiment original. Cependant, l'histoire est prenante, une fois passé l'incipit un peu poussif.


Comme le précédent, ce numéro se clôt sur un article philosophique de Michaël Moslonka, cette fois intitulé Entoilé dans la démence ou Notre syndrome du morcellement. Il fait en quelque sorte suite à l'exposé d'Encre et Ténèbres, au sens où il exploite le concept de « citoyen technique » qui y était défini et le prolonge. De même, les deux articles partagent un certain nombre de références et s'éclairent donc mutuellement.
À nouveau, je suis impressionné par la façon qu'a Michaël Moslonka d'articuler une réflexion pertinente autour de la contrainte thématique du numéro. Le point de départ de celle-ci est un extrait de La Peste de Camus, décrivant la façon dont le personnage de Cottard se complaît dans l'épidémie. De là, il ébauche une réflexion relative à la place de l'artiste dans la société et à la façon dont celui-ci tire profit du malheur d'autrui. Il l'ordonne de façon chronologique, passant sur les différents âges de toute société pour en venir à notre époque contemporaine et en émettre une critique.
C'est un article véritablement intéressant, que j'ai en outre jugé plus clair que le précédent (notamment car il est organisé en quatre parties formant une sorte de continuum et correspondant chacune à un concept dûment défini : réalité, esprit, délire d'influence, démence). Force est de constater qu'il n'est pas à la portée du lecteur lambda, mais je trouve que sa publication au sein de ce fanzine n'est pas anodine car elle contribue à donner tort à ceux qui ne voient dans la SFFF qu'une littérature de divertissement.



1 À toutes fins utiles, je vous en donne les références complètes : Nocturne, les charmes de l'effroi, n°2, Toiles et Démence, Paris, éd. Books on Demand, été 2011 (ISBN : 978-2-8106-2252-8)
2 Se sont avant moi penchés sur Toiles et Démence : Allan (pour Fantastinet), Bruno Peeters (pour Phénix-Web), Dup Inette (pour Book en Stock), Natiora (pour Les Chroniques de l'Imaginaire), Philippe Goaz (pour OutreMonde), François Schnebelen (pour Yozone) et Stegg (pour Psychovision). Pour vous en faire une idée plus précise et objective, lisez donc également leurs chroniques !

4 commentaires:

  1. grand merci pour cette chronique, ami...
    à bientôt pour le numéro 3... j'espère que j'y aurai accéléré le rythme...

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    1. De rien, je l'ai faite avec grand plaisir. :)

      Ne t'inquiète pas : j'aime tes nouvelles telles qu'elles sont. J'ai juste voulu nuancer un peu mon commentaire pour ne pas sembler trop laudatif. Mais celle-ci est encore une belle réussite, quel que soit son rythme.

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  2. Quelle belle initiative, que cette chronique... même deux ans après la parution ("les écrits restent", non ?) ! Et te voir traduire ici mes intentions m'a réchauffé le cœur, mon cher Julien ! Merci à toi.

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    1. Avec plaisir. Comme je l'ai dit, c'est une lecture que j'ai vraiment appréciée.

      Et je suis heureux de constater que je ne me suis pas fourvoyé, relativement à tes intentions...

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