dimanche 18 mai 2014

Portrait croisé de Félicien Rops et de l'oncle Hermès

Pour changer un peu des billets autocongratulatoires qui semblent emplir à eux seuls le blog, ces derniers temps, je vous propose une petite réflexion relative à deux personnages qui me sont chers.

Vous n'êtes pas sans savoir que je travaille actuellement sur un mémoire de fin d'études consacré à l'artiste Félicien Rops. Me plonger dans son œuvre et sa vie m'inspire beaucoup [1], et m'amène également à repenser tout différemment des choses que je pensais pourtant bien connaître. C'est notamment le cas de ma bande dessinée préférée : Isabelle [2]. Alors que j'ai lu d'innombrables fois tous les tomes de cette série, voilà que mes recherches sur le graveur namurois m'amènent à jeter dessus un nouveau regard...

J'ai en effet tout récemment été frappé par la ressemblance que présente le personnage de l'oncle Hermès avec Félicien Rops. Mêmes tempes hautes, même moustache en croc, même barbiche. Pour peu, l'oncle Hermès pourrait reprendre à son compte la description célèbre que firent les frères Goncourt de l'artiste : « Un bonhomme brun, les cheveux rebroussés et un peu crépus, de petites moustaches noires en forme de pinceaux, un foulard de soie blanche autour du cou, une tête où il y a du duelliste de Henri II et de l’Espagnol des Flandres [3]. » Quant à Rops, grand séducteur, il mérite autant que l'arrière-grand-oncle d'Isabelle cette exclamation de la belle Mélusine : « Ah, Hermès ! Quelle prestance ! Quelle race ! Quel homme ! [4] »


Certes, rien ne se ressemble plus que deux hommes du XIXème siècle. Cependant ces deux-là, compte tenu de la transposition de la vie au dessin, me paraissent être des frères... Ces représentations les montrant au travail, en bras de chemise et les cheveux ébouriffés, renforcent selon moi cette impression.


De plus, on ne peut pas prétendre que les deux hommes n'ont rien en commun. Hermès le magicien, bien sûr, n'est pas un homme ordinaire : c'est un sorcier. Pour Rops, les choses sont moins claires mais, déjà de son temps, des critiques ont soulevé son inclinaison pour les choses démoniaques Je ne veux pas refaire ici une étude complète de l'artiste sous cet angle (d'autres s'en sont très bien chargés avant moi [5]), mais voici quelques citations destinées à mettre en valeur cet aspect de son esthétique :
[...] Je me fais l'effet d'un être singulier qui aurait été engrossé par le diable ; je sens toutes sortes de monstres sabbater en moi, et de gré ou de force, il faudra bien que cette pensée isse [sic] à la vie ou j'y crèverai [6]...
Des mots qui auraient plu à Will, le dessinateur d'Isabelle, qui n'avait pas son pareil pour remplir les planches de ses bandes dessinées de petits monstres tout droit sortis des sabbats de sorcières !
C'est une espèce de tsigane belge qui satanise [7].
Rops s'est ri de ce jugement d'Alphonse Daudet, qui l'a bien connu, s'inventant pour l'occasion des ancêtres hongrois. Quant à l'oncle Hermès, il partage la même identité double, occidentale et slave, puisqu'on le voit souvent, voyageant par la Traboule de la Géhenne ou par une mystérieuse ruelle, passer de notre pays à la Transylvanie...
En effet, l'œuvre de Rops, c'est bien la Mystique noire dans sa parfaite orthodoxie. [...] Son art célèbre la messe noire et dit les horreurs de la possession démoniaque ; elle est la théologie de Satan et Rops est un véritable père de l'Église infernale [8].
Comme Rops s'était installé à Paris, la rumeur de ses penchants infernaux avait gagné Bruxelles et, peut-être amplifiée ou peut-être pas, s'exprimait ainsi dans la presse... Fantasme, vérité ? Les spécialistes de l'artiste ont une réponse, les poètes en ont une autre ; moi, j'ose un jour pouvoir prétendre aux deux. Reste que Rops savait se mettre en scène – comme il le fait dans l'autoportrait ci-dessous – et j'aime donc penser que, lui qui a souvent dessiné des satyres [9], lui qui écrivit un jour « [...] les Dieux [...] vont revenir ! les anciens – les invalidés, et nous célébrerons le grand Pan [10] », n'aurait pas contemplé les fameuses pattes de bouc de l'oncle Hermès sans une pointe de jalousie.



Ici s'achève mon portrait. Est-ce seulement un produit de mon imagination, un moyen pour moi de relier a posteriori deux œuvres que j'admire et qui parlent à ma sensibilité ? Ou au contraire faut-il chercher un rapport d'influence reliant Rops au quatuor belge des auteurs d'Isabelle ? Les quelques recherches que j'ai jusqu'ici menées ne m'ont pas permis de valider l'une ou l'autre hypothèse. La question reste donc ouverte et je crains que, les créateurs de l'oncle Hermès étant désormais tous décédés, elle le soit à jamais. Peut-être faudrait-il poser la question à Éric Maltaite (le fils de Will, comme lui dessinateur de bandes dessinées) qui a pu en recueillir la confidence, ou à des anciens des éditions Dupuis.

Encore un détail, cependant : dans Les Maléfices de l'oncle Hermès, l'on apprend que celui-ci est longtemps resté prisonnier d'un feu par le biais d'une figurine d'envoûtement. Sitôt libéré, il dit à Isabelle ces mots qui ont à mes yeux pris leur plein sens il y a quelques jours à peine : « J'étais prisonnier de ce feu depuis l'hiver de 1898 ! [11] » La même année marque le décès de Rops [12]...

Est-il dès lors vraiment mort ? N'est-il pas aussi possible que, homme volage qu'il était, il ait froissé une puissante sorcière qui, par vengeance, l'ait envoûté ainsi que le narrent Will, Franquin, Delporte et Macherot, lui faisant traverser le siècle ? C'est en tout cas une idée agréable, que je garderai à l'esprit, la prochaine fois que je lirai la série.

Enfin, s'il y a parmi vous des sceptiques, qu'ils se posent cette question : n'est-il pas évident que Rops devait posséder la liqueur merveilleuse de l'oncle Hermès, pour avoir produit en son temps tant de chefs-d'œuvre ?



[1] En témoignent plusieurs de mes histoires de sorcellerie qui portent la marque de cette influence : La Petite SorcièreAskafroa et Au sabbat.
[2] Cette bande dessinée est, elle aussi, la source de plusieurs de mes poèmes, qui mettent en scène l'un de ses personnages : la sorcière Calendula. C'est le cas de Me ferez-vous l'honneur ? (publié, fort à propos, dans la revue Népenthès), de La Correspondance, de La Reine Mab (partie 1, partie 2), de La Magie des sceaux et de La Tricoteuse.
[3] Goncourt, E. & J., Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire, vol. III (1866-1870), Paris, éd. G. Charpentier et Cie., 1888, entrée du 5 décembre 1866.
[4] Will & Delporte, Y., Isabelle, t. VIII, « La Lune gibbeuse », Marcinelle, éd. Dupuis, 1991, p. 32.
[5] Voir notamment Fornari, B., « Félicien Rops, voyageur de Commerces honteux de la Maison Satan & Cie. » in Bonnier, B. (dir.) Le Musée provincial Félicien Rops Namur, Bruxelles, éd. Fonds Mercator-Dexia Banque, 2005, pp. 207-222.
[6] Lettre de Rops citée dans Pradelle, J., « Rops naturien et féministe » in La Plume, 15 juin 1896.
[7] Citation d'Alphonse Daudet, rapportée notamment dans Lemonnier, C., Félicien Rops : l'homme et l'artiste, Paris, éd. Nouvelles Éditions Séguier, [1908] 1997.
[8] Extrait du Journal de Bruxelles du 22 juin 1890.
[9] Le Calvaire, Voyage au pays des Vieux Dieux, La Dame aux bulles, etc.
[10] Lettre de Rops à Théo Hannon du 5 août 1879.
[11] Will, Franquin, A., Delporte, Y. & Macherot, R., Isabelle, t. III, « Les Maléfices de l'oncle Hermès », Marcinelle, éd. Dupuis, 1978, p. 6.
[12] Félicien Rops s'est éteint à Essonnes, le 23 août 1898. Je n'ai pas encore d'explication pour l'intervalle de quatre mois mais, tôt ou tard, j'en trouverai une.

2 commentaires:

  1. Parallèle intéressant en effet. Je ne connaissais pas Rops, et Isabelle est difficile à trouver (pour ne pas dire introuvable) par chez nous.
    Je serai curieux de lire ton mémoire sur cet artiste.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. L'intégrale d'Isabelle a été rééditée il y a quelques années par le Lombard, en trois gros tomes de quatre albums, si cela t'intéresse. Personnellement, je n'ai de cesse de la recommander : c'est à mes yeux une bande dessinée exceptionnellement originale, intelligente (elle est pleine de second degré) et créative, dont tous les âges peuvent apprécier la lecture.

      Pour ce qui est de mon mémoire, je te le ferai lire avec plaisir, mais te préviens qu'il est très ciblé et s'adresse avant tout aux spécialistes de Rops et de la littérature belge du XIXème siècle. Pour une découverte de cet artiste, ce ne sera donc vraiment pas l'idéal...

      Enfin, pour ce qui est de la comparaison des deux, à vrai dire, je n'y ai vu qu'une coïncidence amusante jusqu'à ce que je tombe sur cette date. Depuis, je suis vraiment troublé, et je donnerais cher pour connaître le dernier mot de cette histoire !

      Supprimer