mardi 27 mai 2014

Will, dessinateur de génie

Comme très régulièrement (et tout particulièrement suite à ma découverte de la semaine dernière), je suis dans une « période Isabelle » où je relis chaque album et tente de déceler les détails qui m'ont jusque-là échappé. Je poursuis à cet égard une hypothèse plutôt intéressante qui, j'espère, débouchera sur un article du même acabit que le précédent. Ce n'est pas celui-ci, conçu plutôt comme un en-cas pour le faire attendre. Également, c'est un hommage au dessinateur de génie qu'est Will.

Il y a énormément de choses à dire sur cette bande dessinée ; on pourrait passer des heures à décoder les jeux de mots cachés dans les formules magiques, à éclairer les nombreuses références aux sciences occultes... Aujourd'hui, je vais cependant me concentrer sur le dessin et évoquer le décorum si particulier d'Isabelle, qui a tant nourri mon propre imaginaire.


L'une des choses que j'adore dans cette bande dessinée, c'est son souci du détail. Chaque case mérite de longs regards car beaucoup cachent de petits trésors. En particulier, j'aime l'architecture et le mobilier représentés dans certains albums, qui m'évoquent par moments l'Art nouveau, un mouvement artistique que j'apprécie particulièrement. Selon moi, il y a dans ces planches une foule d'idées à glaner pour un décorateur.

Cela commence avec Les Maléfices de l'oncle Hermès et les arrivées successives de l'héroïne aux maisons de Hermès et de Calendula. Dans la première, ce sont surtout des objets isolés qui attirent l'œil, tels les tableaux du salon que j'ai vainement cherché à identifier. À l'extérieur, une rudimentaire pompe à eau manuelle, qu'escaladent un étrange amphibien en bronze et un autre, plus bas, qui arrondit sa bouche en tuyau ; à l'intérieur, un cadre doré où semblent pétrifiés de petits visages pas réellement humains, qui dardent leurs yeux ronds et un peu tristes au dehors [1].
Cependant, dans cette maison, l'inanimé ne le demeure pas toujours, en témoignent le dragon accroupi sur la rampe d'escalier, qui prend vie sitôt que la tante Ursule lui tourne le dos, et le plumeau qui éternue [2]. C'est sans doute Franquin qui est à l'origine de ces deux-là, lui qui disait : « Quand on veut vraiment faire rire avec eux, il faut faire en sorte que les objets s'animent [3]. » Du reste, toute la maison grouille de vie du fait des petits monstres tellement sympathiques qui y grouillent, ceux-là même que j'ai maladroitement tenté d'imiter...

Dans la seconde demeure, les choses sont plus extraordinaires encore. N'est-elle pas formidable, cette maison lacustre ? Reposant seulement sur de fins pilotis et l'appui central de son puits à invocations, elle m'évoque certaines représentations de la cabane de Baba Yaga, qu'on dit perchée sur une patte de poulet et que je mentionne dans l'un de mes poèmes. Mais le plus étonnant est la masse de girouettes et de paratonnerres qui darde son toit de chaume, évoquant les arts traditionnels africains ou amérindiens. Quant à l'intérieur, il est conforme à l'univers aquatique dans lequel évolue la méchante Kalendula : des nénuphars courent sur les planchers, des algues recouvrent les murs parfois au mépris de la gravité, comme si elles étaient toujours immergées, dans un autre plan [4].
C'est si original, qu'on est presque frustré d'être privé d'un tour complet du propriétaire. « Je vous ai réservé la chambre verte. Il y a un balcon de nénuphars géants. C'est joli, vous verrez [5]. » Cette annonce enthousiasme sûrement bien plus le lecteur sous le charme que la très terre-à-terre tante Ursule ; hélas, lui n'en verra rien. Heureusement, il a l'imagination de son côté...

Quant à la chambre à coucher de Calendula, qu'on aperçoit dans L'Astragale de Cassiopée [6], avec les somptueux motifs floraux de son lit à baldaquin, vous conviendrez que c'est la plus charmante de toute l'histoire de la bande dessinée. Franchement, qui ne voudrait pas faire un somme dans un tel plumard ?
Ainsi, chaque album apporte son lot de jolis objets et de belles trouvailles graphiques de Will. Dans les demeures de sorciers qu'il imagine, il n'y a pas une ferrure de porte, un pied de tabouret ou un dossier de chaise qui ne soit ciselé, sculpté, orné de figures parfois drôlettes et parfois inquiétantes. Je ne vous en montre pas d'images : isolées dans ce billet, elles seraient comme des animaux dans un zoo. De telles étrangetés, il faut les découvrir dans leur milieu naturel, et se laisser surprendre par elles au fil des pages. Du reste, si je l'avais fait, à quoi aurait servi ma description ?


Néanmoins, je voudrais tout de même deviser plus en détails – et, cette fois, images à l'appui – d'un élément particulier de cette architecture sorcière ébauchée au fil des albums. Je l'ai repéré dans le huitième, accolé à un mur de la ruelle magique qui s'ouvre une fois l'an pour les créatures de l'ombre. Il s'agit d'un petit ornement vaguement érotique, dimension guère étonnante sous le crayon de Will (auteur notamment d'une Trilogie avec dames un rien libertine) mais très peu exploitée dans la série (en témoignent les cheveux de la vouivre Mélusine, gardiens de sa pudeur dans cet album, ou l'apparence particulièrement peu flatteuse de Lilith dans le suivant).

Ce qui m'intéresse notamment, c'est la similitude entre ce support d'escalier et l'encorbellement sculpté d'une auberge (et probable maison close) séculaire anglaise, figurant une succube [7]. Mon but n'est pas de lier les deux par une référence ou une influence (toutes deux fort improbables) mais simplement de souligner à quel point, sous cet éclairage, le choix de Will de représenter ce décor en ce lieu est cohérent.
Je suis un grand partisan des analyses comparatives (j'en ai notamment réalisée dernièrement une assez complète de Salammbô de Gustave Flaubert et de La Sorcière de Jules Michelet, dans le cadre d'un de mes cours ; je vous en reparlerai peut-être, à l'occasion) et pense que leur véritable intérêt ne réside pas dans la recherche de liens objectifs mais dans l'observation de la manière dont plusieurs œuvres abordent un même champ des possibles. Ici, par exemple, Will bâtit sur papier un quartier dont l'esthétique se veut à la fois médiévale et fantastique, et qui s'avère concorder parfaitement – volontairement ou non, peu importe – avec le décor réel conçu par un architecte de la Renaissance qui y inclut une inspiration païenne. Cela prouve, je pense, à quel point le dessinateur d'Isabelle maîtrise son sujet et l'univers qu'il implique.



Je ne vais pas soliloquer plus longtemps sur cette image, mais suis tout à fait disposé à poursuivre la discussion via les commentaires, si cela vous intéresse. À la place, je vais plutôt, de façon à clore cet article consacré presque exclusivement au talent de Will, vous faire découvrir deux « caméos » qu'il a dissimulés dans les planches d'Isabelle. Le premier, fort visible, fait apparaître Tif et Tondu (issus de la série éponyme, dont le dessin a été confié à Will de 1949 à 1951) en « petits monstres » dans la dernière case des Maléfices de l'oncle Hermès ; le second, plus discret (je dois sa découverte à Herr Doktor Kilikil, du forum Franquin), montre quant à lui Yvan Delporte et André Franquin devisant à l'arrière-plan, à la toute fin de L'Astragale de Cassiopée. Deux exemples de plus – s'ils sont nécessaires – de l'incroyable richesse graphique de cette bande dessinée !







[1] Will, Franquin, A., Delporte, Y. & Macherot, R., Isabelle, t. III, « Les Maléfices de l'oncle Hermès », Marcinelle, éd. Dupuis, 1978, pp. 4-5.
[2] Ibid., p. 5.
[3] Franquin, A., Pinchart, P. & Amateis, Y., Signé Franquin, Marcinelle, éd. Dupuis, 1992, p. 43.
[4] Will, Franquin, A., Delporte, Y. & Macherot, R., Ibid., pp. 11-14.
[5] Ibid., p.22.
[6] Will, Franquin, A., Delporte, Y. & Macherot, R., Isabelle, t. IV, « L'Astragale de Cassiopée », Marcinelle, éd. Dupuis, 1979, p. 29.
[7] Source de l'image.

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