dimanche 24 mai 2015

Mystères égyptiens

Je vous ai déjà confié les difficultés à écrire ressenties cette dernière année. Sans forcément souffrir de syndrome de la page blanche, je peine à trouver un projet dans lequel me plonger pleinement et m'épanouir. J'en ai assez d'écrire des poèmes sur des sorcières (j'en ai produit plus de cent-cinquante en tout, et en ai compilé soixante-six dans un recueil qui court aujourd'hui — sans grand succès — les éditeurs) ; il me faut quelque chose de nouveau.

Dès l'été passé, alors que j'achevais ma précédente série, j'ai eu l'intuition de ce que devrait être la suivante : des Mystères égyptiens. C'est logique, en somme : en bon néo-romantique, j'applique à la lettre la recette proposée par Hugo dans sa préface des Orientales. Après m'être plongé dans la « mer de poésie » moyenâgeuse, je m'en vais me « promener en Orient pendant tout un volume », ainsi que lui-même l'a fait. Certes, son Orient à lui était contemporain ; le mien ne le sera pas. En cela, je regarde vers le Parnasse.

Quant à l'expression, elle m'est venue en me remémorant, au cours d'une balade, les paroles d'une chanson de Djinn SaOUT (« Un regard de félin », dans Le Désir des grands espaces, 2010) : « Des paupières qui se dessinent / Comme des mystères égyptiens / Qui remontent le Nil » Ces deux mots me sont restés et, alors que je réfléchissais à mon retour en poésie, les mois suivants, il m'est apparu qu'il ne pouvait prendre d'autre direction que celle-là. J'essaie depuis longtemps d'expliquer dans une chronique pourquoi je me sens tant d'atomes crochus avec ces textes que j'écoute plus qu'aucun autre, mais peine encore à le faire. Cela viendra.

Bref. Une fois le thème arrêté, il a fallu réfléchir à la forme. Mon premier réflexe a été de ne rien changer : j'ai ainsi rédigé en novembre un sonnet d'alexandrins intitulé La Danseuse égyptienne, qui paraîtra très bientôt dans le Grimoire du Faune. Je croyais avoir ainsi débroussaillé le chemin mais celui-ci s'est révélé impraticable : impossible de démarrer une série sur cette base. L'inspiration manquait. C'est finalement en relisant Aloysius Bertrand — que ce soit pour l'illustrer ou en étudiant le romantisme dans mes classes de français — que le déclic s'est produit.

Fini l'éclectisme : cette nouvelle série de poèmes est à placer sous le seul signe de la prose et reposera non plus sur rime mais sur l'assonance et l'allitération. Je ressens également le besoin d'épurer cette forme, et ai donc renoncé aux titres et aux exergues. Les poèmes seront simplement numérotés.

Au cours des derniers mois et avant d'opter pour une structure narrative, quelques autres essais ont été produits, sans doute plus audacieux mais le plus souvent demeurés inachevés. En voici un datant de janvier, sans doute guère abouti mais que je n'ai pu peaufiner, faute de parvenir à retrouver l'état d'esprit bizarre dans lequel je me trouvais en l'écrivant.

Qu’y a-t-il dans le Nil ? Des statues oubliées, vestiges de cités anciennes enfouis dans le liquide, immergés dans le temps. Font-elles encore de l’ombre sur les mortels, ces statues ?
Qu’y a-t-il dans le Nil ? Des demi-dieux amphibies, des nageoires célestes, la troupe innombrable des poissons magiques qui furent faits sublimes par les rêves des hommes. Ils nagent encore, savez-vous.
Qu’y a-t-il dans le Nil ? Un coffre, peut-être, empli des parchemins de jadis où des hommes sages couchaient les erreurs et les exploits d’hommes fous et beaux. Leur secret est percé.
Qu’y a-t-il dans le Nil ? Un cadavre, peut-être : un sarcophage plein, huitre emprisonnant la momie d’un grand Roi. Huitre sublime, qui brille et enrobe toute chose de ses reflets. Je la vois.

Bandelettes dans le sarcophages ; dans les bandelettes, un corps sans organe. Des dents blanches, de la peau d’ébène, plissée, salée, presque pierre aujourd’hui.
Et derrière ses dents serrées, Pharaon cache une langue qui goûta en son temps les vins les plus subtils, les breuvages les plus précieux. Une langue qui se fit d’or pour parler aux foules, pour entretenir son mythe et captiver ses sujets. Une langue dont l’adresse était connue des danseuses du temple et des courtisanes alanguies contre son trône.

La langue est séchée. Demain, un voleur viendra, bravant l’eau et la pierre. Il arrachera la langue, en fera une poudre et l’infusera.

Et les pouvoirs immenses du fils du Râ seront à lui.

S’il la boit.


(Je suis un voleur.)
 
16.XII.2014

Histoire absurde, j'en conviens. Quoique, lisant récemment Mystiques et Magiciens du Tibet d'Alexandra David-Néel, j'ai été surpris de retrouver dans sa description du rite du ro-lang des aspects de mon texte : « À la fin, la langue du cadavre pointe au-dehors. C'est le moment critique. Avec ses dents, le sorcier doit la saisir et l'arracher. Aussitôt le cadavre retombe inerte et la langue, soigneusement desséchée et conservée par le sorcier, devient une puissante arme magique [p. 170]. » Mon poème n'en est bien sûr pas bon pour autant, mais je trouve la similitude amusante...

En fin de compte, j'ai prévu d'employer une forme moins hybride, narrative et régulière dans ses paragraphes, assez proche des poèmes du Gaspard de la nuit. J'ignore combien de ces Mystères égyptiens seront écrits, s'il y en aura assez pour remplir un recueil et s'ils seront postés au fur et à mesure sur ce blog. J'ignore même si cette nouvelle direction est la bonne ou si c'est une impasse supplémentaire. Si mes textes sont bons, en somme. C'est pourquoi je les soumets à votre appréciation : vos commentaires sont les bienvenus.

Voici le premier. Il me paraît encore bon de préciser que, si je compte profiter de cette opportunité pour me documenter sur la civilisation et les croyances égyptiennes (le sujet m'intéresse beaucoup en ce moment, comme certaines de mes gravures vous l'ont peut-être fait remarquer), ces poèmes décriront avant tout un monde fantasmé — romantique en somme —, à la manière de la Carthage de Salammbô. N'y cherchez donc aucune authenticité.


Billet édité le 4 juillet 2016 : le texte suivant — mon premier « Mystère égyptien », daté du 15 mai 2015 a été supprimé du blog suite à sa publication dans le numéro 35 de la revue de poésie Bleu d'Encre.

2 commentaires:

  1. J'adore ces textes, y a t'il espoir de les voir bientôt paraître ?

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    1. Merci beaucoup. Pour l'instant, cette série n'existe que sur mon blog, et s'étoffe à un rythme assez lent. Je ne me vois pas envisager une publication en recueil avant d'en avoir au minimum une quarantaine. Dès lors, ce n'est pas pour tout de suite...

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