samedi 4 juillet 2015

Ma critique de Nightgaunt #1

Presque un mois sans mettre à jour ce blog... Comme de coutume, juin a amené son inévitable surcharge de travail ; cette année, pour la première fois, ce ne fut pas des cours à étudier mais des examens à préparer puis à corriger, des délibérations... Heureusement, je suis dès à présent un enseignant en vacances, donc très disponible pour remettre en marche la machine de l'écriture.

Parmi les projets qui ont souffert de mon manque de temps figure en bonne place celui-ci : je m'étais promis de rédiger une critique du tout nouveau fanzine lovecraftien (« Cthulhuzine », comme il se présente lui-même) Nightgaunt, dont j'ai reçu le premier numéro au début du mois de juin. Cette publication est dirigée par Adam Joffrain, un nouvelliste fantastique dont vous avez pu croiser le nom ça et là. S'autoéditant depuis plusieurs années, et touchant par ailleurs à la traduction, il franchit cette année une étape supplémentaire et enfile une nouvelle casquette : celle de directeur éditorial d'un périodique.


Nul amateurisme, cependant, dans cette entreprise : la première chose à dire est que Nightgaunt est un des fanzines les mieux chiadés que j'ai jamais eus en mains. D'autant plus qu'il est proposé au prix très démocratique de trois euros ! Une mise en page absolument impeccable, pas une coquille (Joffrain peut compter sur une petite armée de correcteurs : pas moins de cinq sont crédités pour ce premier numéro), de belles illustrations intérieures... Le moins qu'on puisse dire est que le lecteur en a pour son argent. D'autant plus que les textes sont vraiment à la hauteur de ce bel écrin — j'y reviendrai.

Mais la grande particularité de ce trimestriel est qu'il est bilingue. Il met en effet à l'honneur deux nouvelles, l'une écrite par un auteur anglo-saxon, l'autre par un francophone. Les deux sont traduites, si bien que chaque livraison de Nighgaunt offre en fin de compte quatre textes. Dans son très bel éditorial (bilingue, lui aussi, et rédigé dans un style peu coutumier de ces introductions souvent fourre-tout et maladroites), Joffrain justifie cette orientation de son fanzine en expliquant que « ce qui [lui] tenait à cœur, c'était qu'il soit lisible par le plus grand nombre » et espère qu'il saura ainsi « ouvrir de nouveaux horizons » chez ses lecteurs. C'est un projet des plus nobles, qui me semble réaliser d'une manière très tangible le beau programme de la Ligue de Défense Transatlantique du Fantastique, fondée voici quelques années par Romain Billot. Il adresse en tout cas un problème majeur des littératures fantastiques francophones : leur évolution en vase clos. Une telle publication est pour sûr un bon moyen d'en fissurer les parois.

De là vient sans doute le titre anglophone du fanzine. Nightgaunt... Le mot est du maître lui-même. Signifiant littéralement « maigre de la nuit » ou « émacié nocturne », il désigne, dans un poème éponyme et dans La Quête onirique de Kadath l'inconnue une créature cauchemardesque. Issue de l'imaginaire de Lovecraft, elle a été réinvestie par ses continuateurs et est désormais bien installée dans le Mythe de Cthulhu. En 1815, à l'âge de vingt-cinq ans et dans une lettre adressée à un certain M. W. Moe, l'écrivain commente le processus d'invention des Nightgaunts :

When I was 6 or 7 I used to be tormented constantly with a peculiar type of recurrent nightmare in which a monstrous race of entities (called by me “Night-Gaunts” — I don't know where I got hold of the name) used to snatch me up by the stomach & carry me off through infinite leagues of black air over the towers of dead & horrible cities. They would finally get me into a grey void where I could see the needle-like pinnacles of enormous mountains miles below. Then they would let me drop — & as I gained momentum in my Icarus-like plunge I would start awake in such a panic that I hated to think of sleeping again. The "night-gaunts" were black, lean, rubbery things with horns, barbed tails, bat-wings, and  no faces at all. Undoubtedly I derived the image from the jumbled memory of Doré drawings (largely the illustrations to “Paradise Lost”) which fascinated me in waking hours. They had no voices & their only form of real torture was their habit of tickling my stomach before snatching me up & swooping away with me. I somehow had the vague notion that they lived in the black furrows honeycombing the pinnacle of some incredibly high mountain somewhere. They seemed to come in flocks of 25 or 50, & would sometimes fling me one to the other (1).

Gustave Doré, La Chute de Lucifer, illustration pour John Milton, Le Paradis perdu, [1667] 1866.

Preuve d'une grande cohérence dans le projet, les deux nouvelles introductrices de cette publication sont centrées sur des créatures qui, si elles n'en portent pas explicitement le nom, sont à rapprocher de celles-ci. Wilum Hopfrog Pugmire, une sommité de la littérature horrifique contemporaine, décrit ainsi, dans son récit intitulé Obscurity une « bête silencieuse » (silent beast) dotée d'« ailes silencieuses » (silent wings), faite de « chair d'encre » (inky flesh), de « chair caoutchouteuse » (rubbery flesh) et ayant un « visage qui ne porte ni bouche ni œil » (the façade that wears no mouth or eye), une « absence de visage » (facelessness) (2). Adam Joffrain quant à lui, qui signe la seconde nouvelle (intitulée La Marque), décrit une « ombre née de l'ombre, maigre de chair, peau d'ébène, ailes membraneuses déployées, longue queue à l'extrémité pointue, et bras émaciés aux mains tendues terminées par des doigts squelettiques pourvus de griffes (3) ». Plus loin, il ajoute : « Son regard... point de regard.  Et de rictus... point de bouche. Là où devait se tenir son visage, il n'y avait rien. Rien d'autre que le néant, un maelström d'absolu, un vortex d'infini (4). » La référence est donc chez lui plus claire encore que chez Pugmire, en témoigne la présentation de son texte où il évoque un « court voyage vers les sombres contrées des “maigres bêtes de la nuit” ».

Sont-ce les nouvelles qui ont donné son titre au fanzine ? ou, à l'inverse, le titre qui influa le sujet des nouvelles ? Peu importe. Reste que la publication en tire une densité très appréciable. D'autant plus qu'elle ne se limite pas aux textes, puisque les illustrateurs se sont visiblement donnés le même mot d'ordre. De Gustave Doré, ils ont repris l'atmosphère angoissante, véhiculée par leur refus de la couleur. Dans leur technique même, leurs dessins s'apparentent à la gravure car ils refusent toute nuance de gris. Allen Koszowski, qui signe la couverture, a ainsi développé un style s'apparentant au pointillisme, où les volutes de brumes couvrant une forêt et masquant à demi l'église de l'arrière-plan sont strictement composées de petites touches noires sur la feuille blanche. Même philosophie chez Dave Felton, l'auteur des deux illustrations intérieures, qui a procédé de manière inverse, par traits blancs sur un fond noir, comme s'il avait dessiné sur une scraperboard. Il est à noter qu'il s'agit de véritables illustrations, en lien direct avec les récits, et non pas d'images les accompagnant simplement sans les représenter graphiquement. Dans ces deux dessins comme dans celui de la couverture, le Nightgaunt est présent, ailé, griffu, aveugle : absolument glaçant.

J'en viens enfin aux nouvelles. Elles se démarquent par leur brièveté (ce qui, pour moi, est une grande qualité). Celle de Pugmire, en particulier, manifeste une économie de moyens remarquable, au regard de l'effet qu'elle parvient à produire, en deux pages seulement. Dans les deux, le style est manifeste, au sens où il n'est pas question ici d'auteurs qu'on peut lire sans remarquer la « patte » (un défaut à mes yeux trop courant des littératures fantastiques contemporaines). Si je dois poser une appréciation plus tranchée, je dirais que j'ai préféré celle de Pugmire car elle use bien plus habilement de l'implicite que celle de Joffrain qui, ainsi qu'on peut le remarquer dans la description citée plus haut, peine un peu à se détacher de son modèle. La dimension onirique de Obscurity m'a également séduit, de même que sa façon d'allier le vers à la prose, durant un bref et très marquant passage (dont je salue la traduction rendue par Joffrain ; l'exercice est des plus ardus et il s'en sort de manière admirable). La Marque n'est du reste pas dépourvue de qualités, même si sa trame — basée sur le topos un peu éculé de la vision monstrueuse induite par la paralysie du sommeil — et surtout sa chute ne surprendront nullement les amateurs.

Pour conclure, Nightgaunt est une fort belle découverte, très rigoureuse dans sa réalisation, intéressante dans son projet et qui promet la mise en lumière d'une mine de talents. Je ne peux donc que lui souhaiter le meilleur, et surtout la longévité que peinent à trouver tant de fanzines. Espérons, à cet égard, qu'il saura dépasser son homonyme américain, disparu en 1985 après un unique numéro (5).



(1) Lettre de H. P. Lovecraft à M. W. Moe, reproduite dans L. Sprague de Camp, Lovecraft: A Biography, New York City, éd. Doubleday, 1975.
 
(2) Wilum H. Pugmire, « Obscurity », dans Adam Joffrain (dir.), Nightgaunt, n° 1, avril 2015, p. 8-9.
(3) Adam Joffrain, « La Marque », dans Adam Joffrain (dir.), op. cit., p. 16.
(4) Ibid., p. 17.
(5) Jeff Kahan, Nightgaunt, 1985 [en savoir plus].

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